Législatives : vous avez dit « vague » ? Comme c’est vague !

Une fois de plus, au lendemain d’une élection, les délires se déversent sans retenue sur les réseaux sociaux. Dans ce billet René Poujol nous donne son analyse du premier tour des législatives tout en se projetant sur les défis des mois et des années à venir. 

Illustration of a sea with giant waves

Comme si le pays de Pascal et de Descartes se trouvait condamné, par nature, à l’irrationalité.

Non, la France ne s’est pas définitivement convertie au macronisme. Ce que le gouvernement, d’ailleurs, se garde bien de prétendre. Avec 7,3 millions de suffrages pour les candidats de la République en Marche et du Modem à ces législatives, la majorité est en deçà du score d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle où il recueillait 8,6 millions de voix (puis 20,7 millions au second tour).

D’un excès l’autre, je lis sur la page de l’un de mes «amis» Facebook (Ph. de S.G.) les trois posts successifs suivant : «32% de 50% c’est nul» ; puis : «Le premier exploit d’Emmanuel Macron : éloigner les Français des urnes ; enfin : «LREM = 14% des inscrits, 32% des suffrages et 75% des sièges. Macron, Erdogan ou Jaruzelski ?» Si je reprends ici ces propos c’est qu’ils correspondent aux éléments de langage qui ont envahi la toile au lendemain de ce scrutin.

Trois fois rien, c’est mieux que rien ! 

Que répondre, en essayant de garder la tête froide ? Que si 32% de 50% (chiffre de la participation) est nul, alors le score de les Républicains – qui semble avoir les faveurs de notre ami – à 21% de 50% est encore plus nul que nul. Et que dire des autres partis ? On pense ici à Raymond Devos plaidant que « rien », ce n’est tout de même pas rien puisqu’il y a « moins que rien… » et qu’avec « trois fois rien » on peut encore faire quelque chose !

En second lieu, reprocher à Emmanuel Macron d’éloigner les Français des urnes tient de la douce plaisanterie. Sauf à considérer qu’en effet, en faisant exploser le paysage politique français, il a rendu illisible la multiplicité des candidatures, parfois à l’intérieur d’un même parti, au point de dissuader une majorité de Français de se rendre aux urnes par incapacité à pouvoir lire l’offre qui leur était faite.

Quant à la «rafle» des sièges, prévisible au terme du second tour, elle tient moins au tempérament prétendument dictatorial du nouveau président qu’à l’effet «mécanique» de notre système de scrutin majoritaire. Multiplier les candidatures dans les circonscriptions, jusqu’à l’absurde (24 pour la 2e de Paris dont trois pour le seul parti les Républicains) était la manière la plus sûre de dérouler un tapis rouge au candidat d’En marche en éparpillant les voix et en réduisant le nombre de triangulaires… à une seule contre 34 en 2012.

L’urgence d’une réforme de la représentativité

Cela étant, ce scrutin pose, en effet, quantité de questions cruciales pour notre avenir politique. Que demain, l’Assemblée puisse compter quelque quatre cents députés LREM alors que ce parti n’a recueilli, au premier tour, que 15,3% des voix des inscrits dit assez l’urgence d’une réforme à laquelle Emmanuel Macron s’est d’ailleurs ralliée, à la demande de François Bayrou. (1) Mais, si regrettable que soit, pour la qualité du débat parlementaire, l’absence de toute opposition conséquente dans l’hémicycle, ce cas de figure n’est pas nouveau. En 1993, RPR et UDF remportaient 472 sièges de députés, soit 81,8% avec, il est vrai, 25% des voix des électeurs inscrits… mais pas plus ! Et le pays n’a pas sombré dans la dictature !

Quant au renouvellement de la classe politique, je fais partie de ceux qui ne se lamentent pas outre mesure à l’idée que de nouveaux élus puissent ne pas connaître, de prime abord, toutes les subtilités du jeu parlementaire. Qu’ils représentent les forces vives de ce pays, avec une forte proportion de femmes, me semble être une chance inespérée pour notre démocratie.

Comme s’il suffisait de retourner à la case départ

L’heure a donc sonné d’une recomposition des forces politiques. Sauf qu’il était illusoire de penser que cela puisse s’opérer à la faveur des législatives. Si douloureux cela soit-il, chacune des grandes composantes traditionnelles de notre vie politique qui, il y a un an encore, semblaient devoir structurer durablement l’électorat : gauche socialiste, droite de gouvernement, extrême droite et gauche radicale… se trouve aujourd’hui face à une épreuve de vérité, une nécessaire clarification programmatique et stratégique. Il y a là un préalable à toute reconquête de l’électorat.

On s’interroge sur les 50% d’abstentions au premier tour des législatives. (2) Mais pour quelle droite les fidèles du parti les Républicains allaient-ils se prononcer en votant pour un candidat de ce parti : la droite de François Baroin ou celle de Laurent Wauquiez ; pour quelle ligne socialiste les électeurs du PS : celle de Manuel Vals ou celle de Benoît Hamon ; pour quelle sensibilité les tenants du FN : celle de Marine le Pen, de Florient Philippot ou celle qu’incarnait Marion Maréchal le Pen ; pour quelle gauche radicale les militants insoumis : la ligne Mélenchon ou une plus directement écologiste ?

Dimanche soir, à l’énoncé des résultats du premier tour des législatives, on était confondu d’entendre nombre de leaders politiques de premier plan nous servir des commentaires d’un autre âge, comme s’ils n’avaient rien compris de ce qui se jouait sous nos yeux, comme s’il suffisait de retourner à la case départ avec pour seul projet, pour unique obsession de reconstruire le passé !

Recomposer le paysage politique demandera du temps

Il faudra du temps à cette recomposition. Le temps exigé par le calendrier interne à chacune des formations dans la perspective d’un congrès refondateur. Le temps également, pour chacun, d’y voir plus clair dans les choix réels politiques, économiques et sociaux appelés à guider durablement l’action du gouvernement d’Emmanuel Macron. Car c’est bien par rapport à cette force politique que représente LREM, hier improbable et désormais centrale, que devront se structurer des partis capables d’incarner non seulement une alternance mais une alternative.

Il y a quelques mois encore, une partie des citoyens de ce pays vivaient dans la hantise qu’après le Brexit britannique et l’élection de Donald Trump, la France ne bascule à son tour dans une forme de populisme en réponse aux dégâts de trois décennies de libre échange, de financiarisation de l’économie et de dérégulation. La «divine surprise» de la proposition macronienne est venue, au moins provisoirement, dissuader les Français de suivre les électeurs britanniques et américains.

Mais le défi reste entier de prouver qu’il est possible d’humaniser le néolibéralisme, de trouver d’autres voies pour la globalisation que l’écrasement et l’exclusion des classes populaires mais également des classes moyennes inférieures et d’une partie de la jeunesse. C’est le défi, réellement historique, d’Emmanuel Macron, de son gouvernement et de sa future majorité.  Le vote des Français, à la présidentielle puis au premier tour de ces législatives, tempéré d’une abstention jamais égalée dit assez le mélange de pari, de confiance et de doute qui partage aujourd’hui l’électorat. Notre avenir dépend donc tout à la fois des chances de réussite du Président que se sont donnés des Français et, parallèlement, de la restructuration d’une offre politique alternative.

____

  1. Peut-être pourra-t-il «vendre» aux deux chambres son projet de diminution du nombre des députés et sénateurs, contre l’engagement d’introduire une dose de proportionnelle.
  2. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’il y ait, à la marge, parmi ces 50%, des abstentions de bienveillance de la part de citoyens qui sans être convaincus par la politique préconisée par Emmanuel Macron, ont choisi de lui laisser ses chances, sans soutenir explicitement ses candidats, mais sans voter pour un candidat d’opposition.
photo © Deposit photo
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