Lettre ouverte à de jeunes amis cathos insoumis

A travers cette « lettre ouverte à de jeunes amis cathos insoumis », René Poujol, l’un des contributeurs de ce blogue, précise les raisons de son choix aux premier et second tour de l’élection présidentielle. 

(Cet article a également été publié sur le blogue de l’auteur : http://www.renepoujol.fr )

Chers amis,

Au premier tour de la présidentielle, j’ai compté, parmi mes proches, des soutiens résolus de Benoît Hamon, François Fillon, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Je sais gré aux uns et aux autres de n’avoir pas cherché à me convaincre que la victoire de leur camp était nécessaire à la survie du pays ni que le salut de mon âme dépendait de ma détermination à rejoindre leur combat.

Les urnes ont rendu leur verdict. J’ai perçu des blessures, pris note de ralliements raisonnés… J’ai entendu – et formulé –  des appels pour, au lendemain des législatives, engager la refondation d’un projet politique conforme à nos exigences éthiques. J’ai noté aussi de profonds silences, notamment parmi ceux d’entre vous qui aviez opté pour Jean-Luc Mélenchon ; parfois même le refus explicite de choisir entre Emmanuel Macron et Marine le Pen.

Je sais le jugement sévère

que vous portez

sur les générations de vos aînés.

Je crois commencer à vous connaître. Je sais la sincérité de vos engagements et la rigueur de votre réflexion politique. Je sais aussi le jugement sévère que vous portez sur les générations de vos aînés – la mienne notamment – et ce qui vous apparaît être leurs compromissions, leurs lâchetés et leurs échecs à transformer une société française aujourd’hui marquée par la pauvreté, l’exclusion et la désespérance.

Lors du premier tour de la présidentielle vous avez choisi Jean-Luc Mélenchon pour son attention aux plus modestes, son refus d’une rigueur qui ferait payer aux plus faibles le prix du redressement, sa dénonciation des dérives de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie , son engagement écologique, sa détermination à accélérer la transition énergétique, à demander la renégociation des traités européens, à défendre notre appareil de production et à réhabiliter l’Etat nation faute d’un «protectonnisme solidaire» suffisant aux frontières de l’Europe, sa volonté, enfin, de rendre le pouvoir au peuple…

Je sais pour quelles raisons, malgré mes points d’accord, ce programme m’a semblé impossible à soutenir : les incertitudes pesant sur ses modalités de financement, le flou entourant sa vision de la place de la France dans l’Europe, son désir de désengagement dans la lutte armée contre l’Etat islamique, sa conception à mes yeux totalitaire de la laïcité, sa proposition d’inscrire dans la constitution les droits à l’avortement et au suicide assisté… Bref le risque perçu de plonger notre pays dans une forme de chaos.

Face à ce risque et en l’absence de toute alternative crédible à gauche, j’ai choisi, dès le premier tour, de voter pour Emmanuel Macron, malgré mes désaccords sur sa ligne libérale-libertaire, pour écarter tout danger de voir Marine le Pen accéder au pouvoir. Ce sera le sens de mon vote au second tour.

En vous résignant à ce que

ce soient les mains des autres qui, dans les urnes

décident de l’avenir de notre pays,

vous acceptez que leurs mains deviennent vos mains

La plupart d’entre vous avez décidé de ne pas choisir entre la peste et le choléra. Par refus de toute compromission. Cette décision, pardonnez-moi, me fait penser à la critique de Péguy à propos de Kant et de sa morale : «Il a les mains pures mais il n’a pas de mains». Ou plutôt si, en vous résignant à ce que ce soient les mains des autres qui, dans les urnes, décident de l’avenir de notre pays, vous acceptez que leurs mains deviennent vos mains. Si je vous comprends bien, il n’y a pas moins de risques pour le pays à voir Emmanuel Macron accéder à la présidence de la République que Marine le Pen. La mise en œuvre d’un projet économique libéral qui n’est, certes pas, sans conséquence écologique ou sociale, serait-il aussi condamnable pour un chrétien que l’avènement au pouvoir d’un mouvement politique dont l’idéologie, même toilettée, s’enracine dans l’antisémitisme et la xénophobie ?

J’ai pour vous de l’estime. Je ne vous considère ni comme des irresponsables ni, bien évidemment, comme des salauds. Alors j’ai essayé de comprendre. La lecture du livre que vient de publier Gaultier Bès m’y a aidé. (1) Il y développe l’idée d’une nécessaire radicalisation de l’engagement politique qui ne peut aller de pair qu’avec un profond enracinement. Je le cite : «L’enracinement sans radicalité est artificiel, la radicalité sans enracinement superficielle. L’action politique se doit d’être radicale sous peine de se corrompre en immobilisme, perpétuant le statu quo en dépit des injustices, et enracinée sous peine de se muer en extrémisme, s’agitant en surface sans s’attaquer aux causes. Pour reprendre la formule de Jean-Claude Michéa, sans ces deux dispositions, le pouvoir se condamne à la stérilité d’une alternance sans alternative.» (2)

J’entends, dans votre intransigeance

le refus d’euphémiser les propos du pape François

dans Laudato si’

J’ai compris que c’était là votre analyse de la situation présente. Dans les dernières lignes de ce livre, Gaultier Bès écrit encore : «A l’heure où se recompose le champ politique, et où s’effondrent les vieux systèmes, rien n’est plus raisonnable que la radicalité.» (3)

Me reviennent en écho, les paroles du pape François dans Laudato si’ : «Nous devons nous convaincre que ralentir un rythme déterminé de production et de consommation peut donner lieu à d’autres formes de progrès et de développement.» (4) Et plus loin : «Il ne suffit pas d’inclure des considérations écologiques superficielles à la culture actuelle.» (5)) «Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès.» (6) Puis de conclure : «Il faudra inviter les croyants à être cohérents avec leur propre foi, et à ne pas la contredire par leurs actions.» (7)

J’entends donc aussi, dans votre intransigeance le refus d’euphémiser les propos du pape au nom d’un nécessaire réalisme, ce qui est traditionnellement la pente naturelle du monde catholique.

Bref, je crois avoir compris que sans souhaiter la victoire de Marine le Pen vous en acceptiez le risque si ce pouvait être-là le moyen de réveiller enfin nos consciences endormies, en donnant un grand coup de pied dans la fourmilière. Une manière de renouer avec un anarchisme chrétien qui a aussi ses partisans à la droite de la droite. (8)

Personnellement je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour barrer la route au Front National. J’accepte l’expression de votre désaccord. Et je nous donne rendez-vous au lendemain des législatives, quel que soit le paysage politique qui en sortira, pour tenter de répondre, ensemble, politiquement, à l’injonction de l’abbé Pierre, en 1989, devant les membres de l’Institut de France : «Jusqu’à quand, scandaleusement, resterons-nous tant patients de la souffrance des autres ?» A laquelle faisait écho quelques décennies plus tard ce cri du pape François dans un entretien au magazine Trenta Giorni : «Nous sommes fatigués de systèmes qui produisent des pauvres pour qu’ensuite l’Eglise les prenne en charge.»

Je vous redis mon estime et mon amitié.

PS. Je précise ici que les destinataires de ma «lettre ouverte» ne sont pas les signataires de la tribune publiée par le Monde, choisie pour illustrer cet article, signataires que je ne connais pas personnellement.

_________

  1. Gaultier Bès, Radicalisons-nous. Ed. Première partie, 128 p. Gaultier Bès est co-fondateur et directeur adjoint de la revue Limite, revue d’écologie intégrale, dont j’ai eu l’occasion de noter l’intérêt et de saluer le travail dans tel ou tel article de ce blogue.
  2. Op cit p. 80
  3. ibid p. 125
  4. Laudato si n°191
  5. ibid n°197
  6. ibid n°194
  7. ibid n°200
  8. L’anarchisme chrétien, Jacques de Guillebon et Falk Van Gavrer, Ed. de l’Œuvre 2012, 300 p. Un livre foisonnant, touffu, parfois un peu confus mais passionnant pour qui s’intéresse à la question.
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Une réflexion au sujet de « Lettre ouverte à de jeunes amis cathos insoumis »

  1. En 94 et 95 Emmanuel MACRON avait 21-22 ans et il s’ est frotté à Paul RICOEUR. S’ il avait eu en germe des idées égoïstes, radines, friquées, je ne pense pas que cela se serait aussi bien passé. Si la revue ESPRIT qui est tout sauf bête et ridicule, n’ a pas éloigné Emmanuel MACRON quand il avait la trentaine et plus tard, c’ est quand même qu’il devait être quelqu’un de ni étriqué, ni coincé, sans autoritarisme méchant. Cela se serait vu et su. Cela aurait sauté aux yeux, non ?

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