Quand Alliot-Marie fait de De Gaulle un quasi-dictateur.

En dénonçant en 2014 la « tentation totalitaire de la gauche », M Alliot-Marie se retrouve à critiquer le pouvoir gaullien puis pompidolien. Vincent Soulage revient sur des propos passé certes inaperçu mais qui montre comment l’ignorance de l’histoire au profit des petits jeux politicards peut amener à dire beaucoup de bêtises.

La tentation totalitaire de la gauche

Il arrive que la droite française (ou au moins certains de ses responsables) affiche un si grand mépris de la réalité historique que cela lui fait dire des énormités. Nicolas Sarkozy nous a habitué aux sorties provocantes mais très éloignées de la réalité historique, comme lorsqu’il évoque l’homme noir (qui n’est pas assez entré dans l’histoire), récupère la figure de Jaurès (qui a autant de point commun avec Sarkozy que moi avec un Yorkshire) ou dénonce mai 68 (comme origine de toutes les dérives de la société moderne).

A chaque fois, ces responsables invoquent l’histoire pour justifier leurs positionnements du moment. Mais quand cette ignorance crasse de l’histoire conduit la droite à critiquer ses figures tutélaires, cela vaut le coup de les reprendre. Exemple particulièrement flagrant, un ouvrage signé Michèle Alliot-Marie (je ne lui ferait pas l’affront de penser qu’elle l’a elle-même écrit) et paru assez discrètement au mois de septembre 2014. Dénonçant la « tentation totalitaire de la gauche »[1], l’ancienne ministre (qui a multiplié les maroquins : Intérieur, Défense, affaires étrangères…) se rend-elle compte qu’elle livre aussi une charge violente contre ce qu’a été la Vème république aux mains du pouvoir gaullien puis Pompidolien ?

La gauche illégitime à exercer le pouvoir ?

Sa thèse est assez simple : la gauche contrôle tous les pouvoirs constitutionnels et l’appareil d’Etat, et donc elle exerce un pouvoir de type dictatorial. Passons sur le fait qu’elle utilise le terme totalitaire sans à l’évidence comprendre ce concept. Initié par Anna Harendt, il permet d’englober les régimes de types fascistes (ou nazis) et communistes dans lesquels le pouvoir, bien que dictatorial, parvient à un encadrement total de la société et acquiert une popularité certaine au sein de la population. Bref, rien à voir avec Hollande qui bat des records d’impopularité.

On voit bien quelle est l’idée qui sous-tend cette thèse : la gauche serait illégitime à exercer le pouvoir sous la Vème république. Elle s’exprime depuis 1981 dans la droite dure qui va jusqu’à assimiler la gauche à l’anti-France (comme lorsque le MIL qui proclamait en 1986 « Adieu la gauche, la France revient »). En 2012, il n’avait fallu que quelques heures après l’élection de François Hollande pour que la maire UMP d’Aix-en-Provence (qui ne craint pas le ridicule) lancer publiquement « je ne me sens pas liée par ce président de la République que j’estime illégitime ».

On a vu ressortir cette accusation parmi certains manifestants de LMPT, surtout lors des dernières éditions, devenues des mobilisations non plus pro-famille mais tout simplement anti-gauche. Que l’ancienne présidente du RPR (oui, car MAM le fut, même si tout le monde l’a oublié) reprenne ces accusations bien peu démocratiques est un exemple supplémentaire du tropisme (extrème-)droitier de l’UMP (et donc de la persistance de la stratégie Buisson).

Un critique involontaire du pouvoir gaulliste

C’est donc pour produire une charge très violente contre Hollande et le pouvoir socialiste que MAM a écrit ce livre. Aveuglé par cet objectif politicard de courte vue, elle ne s’est pas rendu compte qu’elle produisait en même temps une critique tout aussi violente du pouvoir gaulliste (puis pompidolien) qu’elle admire pourtant[2].

Je m’explique : durant les deux premières décennies de la Vème République, tous les leviers du pouvoir ont été détenus par la droite, en particulier par le parti gaulliste (UNR puis UDR). La gauche avait beau jeu de dénoncer cette situation (à l’exemple de François Mitterrand dans son livre Le coup d’Etat permanent). Elle était encore aggravé par le comportement de certains corps (police, justice, médias), beaucoup plus soumis au pouvoir politique qu’aujourd’hui, ce que traduit l’expression d’une administration « aux ordres ». Littérature et cinéma se sont fait l’écho de figures rebelles, à l’exemple des « petits juges » (rouges bien sûr).

On peut débattre en historien du jugement à porter sur ces années. Je l’avais fait en licence d’histoire, quand avec un autre étudiant nous avions exposé des jugements divergents sur l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle au printemps 1958. Je la considère aujourd’hui encore comme un quasi-coup d’Etat, une sorte de 18 brumaire réussi. J’avais réitéré l’expérience avec un collègue devant une classe de Terminale, en confrontant nos analyses du pouvoir gaulliste. Il y voyait un régime providentiel qui avait sorti la France de la guerre d’Algérie et assuré la stabilité politique ; j’avais moi décrit une démocratie très imparfaite avec des relents autoritaires et (un brin provocateur) je l’avais comparé à la Russie de Poutine.

Comparaison n’est pas raison, et elle est sans doute exagéré. Mais elle reste moins absurde que celle que nous a proposée MAM. Si on se contente d’observer les pouvoirs constitutionnels, la période 2012-2014 peut donner l’illusion d’une quasi-omnipotence de la gauche (si l’on fait fi de ses divisions internes). Mais elle reste moindre que celle des gaullistes des années 60.

Une évolution vers plus de démocratie

De plus, la situation n’est plus la même. L’appareil d’Etat, et en particulier ses instruments répressifs (police, justice, fisc ?), ont acquis une large autonomie à l’égard du pouvoir politique, essentiellement grâce aux lois et aux pratiques mises en place justement par la gauche (dois-je évoquer les relations entre Chirac et Sarkozy et les juges ?).

Au-delà, le 4ème pouvoir, celui des médias, s’est également largement émancipé du politique (même si c’est pour retomber trop souvent sous la coupe d’intérêts privés). Quoi de commun entre l’ORTF des années 60 (rappelons que le programme du JT était validé chaque jour par le ministre de l’information) et le PAF actuel, avec des dizaines de chaines de télévision (et autant de radios) privées et indépendantes.

Dernier élément, la personnalité même du chef de l’Etat marque une totale opposition. De Gaulle était un ancien militaire qui n’hésitait pas à contourner les institutions représentatives par la pratique plébiscitaire. Hollande est lui un homme politique qui a fondé sa carrière sur la recherche de la synthèse (et d’abord au sein de la famille socialiste).

Seule peut-être une éthique du pouvoir (ils n’ont à titre personnel aucune casserole), puisée dans le catholicisme social, pourrait les rapprocher, de même que leur tendance à avoir des collaborateurs moins scrupuleux.

Comparaison de la situation des années 1970 et 2013.

Comparaison de la situation des années 1970 et 2013.

Au final, si Michelle Alliot-Marie croyait, ne serait-ce qu’un peu, au jugement qu’elle porte sur le pouvoir socialiste, elle devrait alors considérer le pouvoir gaulliste comme une apprentie dictature (pour paraphraser Roosevelt). Me situant à l’exact opposé de sa thèse, je considère que les progrès de notre système politique font que la concentration de pouvoir exceptionnelle au profit de la gauche (et en particulier du PS) ne constitue pas une menace pour notre démocratie. La menace est bien plus dans la perte de repère de certains élus UMP/LR qui ne sont plus capables de faire la différence entre le PS et un authentique parti totalitaire (le FN bien sûr).

 

[1] Ceux qui veulent éviter de lire son livre peuvent consulter son interview dans un journal suisse et sérieux (http://www.letemps.ch/Page/Uuid/776ac440-470a-11e4-80ff-d339e46abe52/La_gauche_fran%C3%A7aise_est_totalitaire_car_elle_contr%C3%B4le_lappareil_dEtat) et des extraits dans le figaro (http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2014/08/29/25002-20140829ARTFIG00104-michele-alliot-marie-s-inquiete-de-la-tentation-totalitaire-de-la-gauche.php)

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Une réflexion au sujet de « Quand Alliot-Marie fait de De Gaulle un quasi-dictateur. »

  1. Je ne me prononcerai pas sur les écrits de Mme Alliot-Marie qui ne m’intéresse guère et qui est bien peu gaulliste. En ce qui concerne cet article, il est assez risible de voir la critique qui est faite contre le Général de Gaulle qui était BIEN PLUS démocrate que l’ex-UMP et le PS. En effet, le Général de Gaulle en appelait au peuple par voie référendaire (le mot plébiscitaire de cet article est stupide) et IL respectait le verdict des urnes (souvenons-nous de 1969 ou il en a tiré les conclusions). Peut-on en dire autant de M. Sarkozy qui a imposé par voie parlementaire le Traité de Lisbonne qui n’était que la copie du TCE rejeté par les français lors du référendum de 2005 et auquel les socialistes revenus au pouvoir n’ont rien eu à redire à ce sujet ?… C’est cela le respect de la démocratie ?… Le référendum et l’appel au peuple ne sont-ils pas l’essence même de la démocratie ?… Mais bien sûr, si le peuple vote mal, il ne faut pas tenir compte de son opinion.

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