Pédophilie, l’Eglise sous le scalpel

Dans un livre courageux, la journaliste Isabelle de Gaulmyn revisite le dossier de la pédophilie dans le diocèse de Lyon. Impunité de la part des évêques, silence de la communauté, telles sont, pour elle, les clés de l’affaire Preynat, véritable traumatisme pour l’Eglise de France. René Poujol a lu l’ouvrage. 

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Pour l’opinion publique comme pour la plupart des catholiques de France, «l’affaire» commence le 23 octobre 2015 lorsque, dans un communiqué, le diocèse de Lyon annonce que des plaintes ont été déposées contre un prêtre du diocèse, pour des faits de pédophilie antérieurs à 1991. Trois mois plus tard, le père Bernard Preynat est mis en examen pour «agressions sexuelles et viols sur mineurs de 15 ans par personne ayant autorité.» Entre temps, ce qui aurait pu rester «l’affaire Preynat» est devenu «l’affaire Barbarin», les anciens scouts à l’origine de la plainte, regroupés au sein de l’association La parole libérée, accusant l’archevêque de Lyon de «non dénonciation» (1). On connaît la suite.

Un an après le déclenchement de ce tsunami, un livre (2) vient, fort à propos, remettre un peu d’ordre dans une chronologie embrouillée et tenter de clarifier les données d’un dossier particulièrement complexe. Son auteure, Isabelle de Gaulmyn, est journaliste, rédactrice en chef adjointe à la Croix, spécialiste des questions religieuses. Elle a été, quatre années durant, l’envoyée spéciale permanente du quotidien catholique à Rome. Mais plus encore elle a été dans son enfance lyonnaise, avec deux de ses frères, membre de la troupe scoute Saint-Luc fondée par le père Preynat. D’où, dans l’écriture, cette expression de gravité, de solidarité douloureuse avec les victimes du prêtre.

Beaucoup de gens savaient …

L’enquête minutieuse d’Isabelle de Gaulmyn permet, en premier lieu, de préciser ou de confirmer un certain nombre de faits. Le père Bernard Preynat était bien un prédateur qui, pendant vingt ans, de 1971 à 1991 a agressé sexuellement, parfois jusqu’au viol, plusieurs dizaines de jeunes scouts (entre soixante et cent selon les estimations). Ses agissements, même si la gravité et l’ampleur en étaient sous-estimées, ont été connus des archevêques successifs : NNSS Decourtray, Billé et Barbarin, qui se sont contentés de déplacer le prêtre à partir de 1991. Enfin, nombre de fidèles et de confrères savaient «qu’il pelotait», «tripotait» des gamins et n’ont rien dit.

Comment expliquer ce silence ? Trois raisons essentielles sont avancées par le livre qui donnent à comprendre le passé mais sonnent surtout comme autant d’alertes pour le présent et le futur, si l’Eglise veut réellement rompre avec ces dérives.

La pédophilie comme mal «inévitable»

La première tient à la méconnaissance profonde de la pédophilie, de ses mécanismes et de ses conséquences. L’Eglise, qui se présente volontiers comme  «experte en humanité», s’est avérée incapable de prendre la mesure du crime pédophile. Au point, on l’a encore entendu récemment, de s’interroger sur la nature peccamineuse de l’acte, alors même qu’elle continue de considérer comme péché tout ce qui a trait à la sexualité en dehors «des liens sacrés du mariage» ! «Ca a toujours existé !» revenant fréquemment dans les conversations, comme une excuse ! Une méconnaissance qui se double du refus obstiné d’admettre la nature profondément perverse du pédophile (on le croit sur parole lorsqu’il dit qu’il va s’amender) et de prendre la mesure des traumatismes subis par les victimes.

Le secret comme réflexe de protection

La deuxième raison est liée à la culture du secret qui marque profondément la vie de l’Eglise. Proclamer à temps et à contre temps qu’elle est dans le monde sans être du monde, a fini par convaincre, tant la hiérarchie que le clergé et les fidèles, que «notre sainte mère l’Eglise» (assimilée à l’institution) a le devoir de se protéger, de se défendre contre la société. Que le scandale, surtout sexuel, doit être évité à tout prix et que, dès lors, mieux vaut «laver son linge sale en famille», ce qui suppose une forme de délégitimation de la justice des hommes… (3) Raisonnement qui trouve ici ses limites lorsqu’on constate que les archevêques de Lyon successifs n’ont jamais traduit le père Preynat devant un tribunal ecclésiastique, pourtant lui-même tenu au secret. Le linge sale n’a tout simplement pas été lavé !

La miséricorde comme apaisement du conflit

La troisième procède d’une conception tronquée de la miséricorde. Sans doute la relation évêque-prêtre est-elle marquée – souvent pour le meilleur – par la parabole de l’enfant prodigue. Le prêtre fautif (sans doute en aurait-il été différemment pour un simple laïc) se trouve accueilli, pardonné par son père évêque… et rétabli dans ses droits. Sauf que dans la tradition biblique il n’est pas de miséricorde sans justice, pas de pardon sans aveu de la faute. Or le père Preynat, tout en reconnaissant les faits qui lui sont reprochés, s’avère toujours incapable de demander pardon. «A qui se confessait-il donc ? » interroge le livre ! Et le premier réflexe autoprotecteur de l’institution, tout comme de certains fidèles, face à l’initiative des victimes de La parole libérée, a été de les accuser «de faire mal à l’Eglise». Une manière de nier et leur souffrance et leur droit à réparation. Vous avez dit justice ? Vous avez dit miséricorde ?

En 2009, le prêtre, journaliste et psychanalyste Daniel Duigou publiait L’Eglise sur le divan (4). Il y développait l’idée qu’il y a toujours risque, pour une institution comme pour une famille, à confondre dans une même personne les rôles maternel et paternel… Avec l’affaire Preynat, nous y sommes ! Une Eglise qui ferait une plus large place aux femmes dans ses instances dirigeantes aurait-elle un même comportement face à la pédophilie ? Isabelle de Gaulmyn qui, à l’époque, consacra au livre une recension assez critique écrirait-elle la même chose aujourd’hui ?

Pas de prescription pour les victimes… donc pour l’Eglise

Le livre offre une plongée saisissante dans les modes de fonctionnement de notre Eglise dont on pouvait penser que, face à la pédophilie, elle avait pris les choses en main. Au début des années 2000, suite au traumatisme de l’affaire Pican (5), les évêques réunis à Lourdes pour leur Assemblée plénière annuelle, décident courageusement que désormais «les prêtres coupables d’actes à caractère pédophile (devront) répondre de ces actes devant la justice.» Or, à peine rentré dans son archidiocèse de Lyon, Mgr Billé, alors président de la Conférence des évêques de France, ne prend aucune initiative particulière concernant le père Preynat, alors même que les faits ne sont pas prescrits. Incompréhensible ! Isabelle de Gaulmyn commente : «Intraitable en théorie, à Lourdes, contre la pédophilie mais dans son diocèse beaucoup plus hésitant : tous les évêques n’ont-ils pas ce double visage ?» (6)

Au terme de son enquête, l’auteure s’est rendue à Lyon, chez le cardinal Barbarin, qu’elle connaît bien. Elle porte en elle le «remords» – désormais exorcisé par ce livre – de n’avoir elle-même rien fait, alors qu’elle se souvient avoir informé en 2005 le nouvel archevêque de Lyon des confidences, reçues d’un prêtre, relatives aux agissements du père Preynat. Aujourd’hui, le cardinal archevêque de Lyon reconnaît avoir sous-estimé la gravité des faits. Il admet qu’à partir des années 2000 si, comme ses frères évêques, il était bien résolu à appliquer le principe de «tolérance zéro» à propos de toute nouvelle affaire de pédophilie, il n’a pas eu, c’est vrai, le réflexe de revisiter le passé, considérant qu’il avait été «réglé» par ses prédécesseurs. Aujourd’hui, écrit-elle «il a compris que les faits anciens, s’ils étaient prescrits pour la justice, ne l’étaient pas pour les victimes, et donc pas pour l’Eglise.» (7)

«La vérité vous rendra libres» (Jn 8, 32)

Fallait-il écrire ce livre, au risque de «remuer la boue» une fois encore, alors que tant d’articles ont déjà été consacrés à cette affaire ? Le débat anime les réseaux sociaux depuis l’annonce de sa sortie en librairie et la publication, dans l’Obs d’une excellente interview de l’auteure. Alors disons-le ici sans aucune réserve : l’Eglise doit être reconnaissante à Isabelle de Gaulmyn de ce travail scrupuleux et responsable. On ne peut proclamer à tout bout de champs : «La vérité vous rendra libres»  (Jn 8,32) et vouloir l’occulter en permanence pour se protéger. On ne peut prétendre donner des leçons de morale à la société civile et refuser de balayer devant sa porte. On ne peut vouloir protéger l’ensemble des prêtres contre d‘odieux soupçons et refuser de nommer les coupables.

A ce stade, ce qui saute aux yeux est l’extrême réticence de l’Eglise à se réformer d’elle-même si elle n’y est pas poussée, voire contrainte, soit de l’extérieur, soit de la part de certains de ses membres. Sans le courage des initiateurs de La parole libérée, il est probable que nous en serions encore aux belles paroles épiscopales du printemps 2002. Le 5 mars dernier je concluais un article de ce blogue par ces mots : «Aujourd’hui face aux risques toujours possibles d’agressions pédophiles ou de dérives sectaires, ce ne sont pas ses ennemis qui acculent l’Eglise au changement et au choix courageux de la vérité, ce sont ses propres enfants qui l’exigent, sans ressentiment ni agressivité mais avec détermination.»

Dans cet ouvrage qu’il faut lire et faire lire, ne serait-ce que pour entendre la parole des victimes, dont certains ne parviennent toujours pas à se reconstruire, Isabelle de Gaulmyn écrit encore : «Pendant vingt-cinq ans, nous avons tous préféré nous taire. Nous sommes tous entrés dans ce cercle du silence, n’avons pas osé briser ce secret, par peur du scandale, par conformisme, par ignorance. L’incroyable impunité dont a bénéficié le père Preynat est le fait des évêques. Mais le silence est celui de toute une communauté.» (8)

Avant-hier, je suis allé à la Procure, la grande librairie catholique parisienne de la rue de Mézière, pour me procurer le livre d’Isabelle de Gaulmyn en vue de rédiger cet article. Dans ce temple de l’édition religieuse, j’ai été accueilli dès l’entrée par des piles d’ouvrages de littérature pieuse. Où trouver Histoire d’un silence, pourtant largement présenté par les médias les jours précédents ? Sur la table des «nouveautés» ? J’ai cherché en vain ! J’ai dû interpeller un vendeur qui a fini par trouver l’ouvrage gratifié, il est vrai, d’une note de lecture louangeuse. D’évidence ce n’était pas le genre de littérature que la direction souhaitait mettre en avant. Mais il n’est pas dit que ce fut là davantage celle que les clients habituels avaient envie de lire.

Cet article a d’abord été publié sur le blogue de l’auteur : renepoujol.fr

______

  1. Plusieurs plaintes seront déposées en ce sens, classées sans suite le 1e août 2016 par le procureur de la République.
  2. Isabelle de Gaulmyn, Histoire d’un silence, Le Seuil, 200 p. 18 €.
  3. Désormais obligation est faite, dans l’Eglise, à ceux qui ont connaissance de faits de pédophilie de les dénoncer à la justice. Un prêtre qui reçoit cet aveu en confession ne peut donner l’absolution qu’après que la personne se soit dénoncée elle-même.
  4. Daniel Duigou, L’Eglise sur le divan, entretiens avec Claude Plettner, Bayard 2009.
  5. En 2001, pour la première fois, un évêque est condamné par la justice française pour non-dénonciation de faits de pédophilie. A l’époque, l’évêque de Bayeux-Lisieux avait reçu le soutien d’un cardinal de Curie, au Vatican, le félicitant de « ne pas avoir dénoncé » l’un de ses prêtres.
  6. Histoire d’un silence  p. 99
  7. op.cit p.161-162
  8. op.cit p. 139
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Une réflexion au sujet de « Pédophilie, l’Eglise sous le scalpel »

  1. Oui, livre très courageux de la part de la rédactrice en chef adjointe du quotidien catholique La Croix, Isabelle de Gaulmyn, qui n’hésite pas à dénoncer tant son propre silence dû à une certaine insouciance, que celui des hiérarques catholiques voulant protéger l’institution de tout scandale. Des prêtres pédophiles ont été maintenus dans des activités auprès d’enfants qui sont devenus leurs victimes. La hiérarchie a couvert des criminels et leur a permis de continuer à abuser d’enfants ; les familles, impressionnées par le prestige de la religion, se sont tues les plus souvent.
    Cette étude d’une très grande honnêteté permettra peut-être aux clercs et à leurs responsables, ainsi qu’aux familles, de prendre conscience de la très grande gravité – pour les enfants – des actes de pédophilie par personne ayant charge d’éducation spirituelle.
    Cette prise de conscience est indispensable afin que notre Eglise catholique puisse réagir rapidement pour éliminer et mettre hors d’état de nuire, avec l’aide de la justice civile, tout individu présentant un risque pour les enfants.
    Merci à tous ceux qui ont participé à cette libération de la parole.

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