Rocard (3/5) vs Mitterrand : il fallait choisir sa gauche

Mitterrand ou Rocard, c’était plus qu’une opposition de personne. C’était la confrontation de deux visions de la gauche et pendant 30 ans, les socialistes ont du choisir leur camp. Sans prendre de gants, Vincent Soulage rappelle cette rivalité structurante du socialisme français. Et se demande si l’hommage unanime rendu à Rocard (comme ce jeudi au siège du PS) signifie le triomphe de la réconciliation ou de l’hypocrisie.

 

41qn5vap05l-_sx195_

« La haine tranquille » décrit en 1991 les relations Mitterrand-Rocard.

L’époque nous semble bien lointaine où derrière l’opposition de personne se jouait aussi une vraie divergence de ligne politique. Mitterrand ou Rocard, c’était plus qu’une différence idéologique ; ils incarnaient deux sortes différentes de socialisme selon un clivage aujourd’hui unanimement reconnu.

Jusqu’en 1983, Mitterrand défendra une vision étatiste et volontariste, mais aussi électoraliste (par le manque de constance de ses positions politiques) et clientéliste (par ses pratiques internes). Après la « pause » et la reddition face au mur de l’argent, le mitterrandisme finit par se réduire à l’habileté tactique du président puis à sa pratique de la terre brulée (qui amène le PS à sa claque monumentale de 1993).

Derrière Rocard, c’était toute la deuxième gauche qui a poussé ses positions. Elle était décentralisatrice, écologiste, respectueuse des logiques économiques et des acteurs sociaux. Son inadaptation aux règles de la compétition partisane (qu’on retrouve un peu chez EELV) a fait que ses hommes furent souvent battus. Mais ses positions ont fini par être adopté par l’ensemble des socialistes, jusqu’à être dégradé dans une espèce de social-libéralisme parfois matiné d’accents autoritaires (avec Valls, ancien jeune rocardien).

 La « haine tranquille »

Ces deux gauches ne se sont jamais entendues, et leurs responsables se sont mêmes franchement détestés. Les rocardiens ont été conspués, traités de « gauche américaine » ou dénoncés comme l’aile droite du PS (ce qui n’est jamais bon dans un parti de gauche). Il faut dénoncer cette véritable arnaque politique. Les partisans des nationalisations à 100% de 1981 sont aussi ceux qui, deux plus tard, acteront la « pause » et dix ans après privatiseront tout en glorifiant Bernard Tapie. Comment ne pas rire en réécoutant Fabius proclamer à la tribune du congrès de Metz « Michel, entre le plan et le marché, il y a le socialisme ! »

Le clivage est resté vivace (pour ne pas dire violent) jusqu’à la prise de pouvoir par Jospin en 1995. Issu des rangs mitterrandiens, il faut le premier à réaliser la synthèse des deux courants, synthèse dont Hollande a hérité. Avant, les occasions de réconciliation furent toutes ratées, la méfiance mitterrandienne ayant triomphé de la naïveté rocardienne.

 Les trois refus de Mitterrand

En 1974, Rocard (encore au PSU) participe activement à la campagne perdue de peu par Mitterrand. Confiant dans sa relation avec le leader de la gauche, il pousse les réseaux qui lui sont proches à intégrer le PS à l’occasion des Assises du socialisme. Mais en interne, ils sont durablement tenus éloignés des leviers de décisions, au niveau national comme local. La « rébellion » des rocardiens conduit à des affrontements violents au congrès de Metz en 1979, en même temps qu’est théorisé l’existence de deux gauches (justement par des penseurs proches de Rocard, Patrick Viveret et Pierre Rosanvallon).

L’année suivante, Rocard se veut précurseur : il tente de jouer l’opinion publique (dans laquelle il est populaire) contre le parti (où il est minoritaire). Une primaire ouverte lui aurait été sans nulle doute favorable, mais ce n’est pas encore l’époque. Annonçant sa candidature, il indique (maladroitement) qu’il se retirera si Mitterrand est lui-même candidat, espérant que ce dernier se résignera face aux mauvais sondages. C’était bien mal connaitre le premier secrétaire qui impose sa 3ème candidature et , une fois élu, n’accorde à son rival qu’un ministère de second ordre (le Plan et l’aménagement du territoire).

La troisième déconvenue est la plus dure. La désignation de Rocard comme Premier ministre a été littéralement imposé à Mitterrand par les circonstances politiques. Il n’en voulait pas (beaucoup de journalistes ont écrit là-dessus) et le passage par Matignon en 1988-1991 fut une épreuve pour ceux qui l’ont vécu. Mais Rocard est enfin devenu le « candidat naturel » des socialistes et devient même Premier secrétaire en 1993. Mitterrand fait alors tout son possible pour l’empêcher de lui succéder. Il fait jouer ses réseaux pour saper la direction rocardienne et susciter et soutenir la liste dirigée par Bernard Tapie. Personne n’est dupe, sauf peut-être Rocard qui espérai qu’enfin on lui laisserai les clés de la maison. L’échec est d’autant plus dur qu’en prenant la tête du PS, ila pris de la distance avec ses réseaux historiques et ne les réactive pas vraiment.

Rocard crétins 1994

 Libre et marginal

Son score médiocre aux européennes le conduit à assumer ses responsabilités et à démissionner de la tête du PS. Dès lors, Rocard quitte le premier plan qu’occupent des gens qui furent des proches de Mitterrand : Jospin[1] (placé dès 1981 à la tête du parti pour le « tenir »), Hollande et Royal (qui furent conseillers à l’Elysée). Quelques mois après sa mise à l’écart, il est un soutien fiable du candidat Jospin (ce que ne sont pas tous les hiérarques socialistes). Peut-être parce que ce dernier ose évoquer le « droit d’inventaire » de l’héritage mitterrandien et que son programme (en 1995, 1997 ou 2002) fait une large place aux aspirations de la deuxième gauche. Pourtant, la réconciliation ne va jusqu’à proposer à Rocard un ministère, à l’inverse des éléphants mitterrandiens (Fabius, Lang) et de plusieurs de ses proches (Sapin, Valls). Il doit même se battre pour figurer sur les listes aux européennes.

Celui qui aimait à se dire un des rares rescapés de la marginalité en politique retourne à cette situation qui fait de lui un homme à la parole libre. Avec ses faux pas (un passage chez Ardisson ou une mission pour Sarkozy), mais souvent avec pertinence et intelligence. Quitte aussi à égratigner son camp ou à critiquer ceux qui sont trop prompts à se proclamer ses héritiers (comme Valls ou Macron).

L’hommage unanime d’hier, au siège du PS, peut sonner comme le triomphe de l’hypocrisie ou la manifestation (enfin) de la réconciliation des deux gauches. Au lecteur de choisir.

 

[1] On pourrait ajouter H Emmanuelli, successeur direct de Rocard comme premier secrétaire mais qui du bien vite laisser la place à Jospin.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s