Rocard (2/5), looser magnifique et héros de la deuxième gauche

Pendant 30 ans, Rocard fut l’homme qui incarné la deuxième gauche (à forte composante chrétienne), jusque dans ses échecs. Il était populaire, mais ne s’est présenté qu’une fois à la présidentielle (en 1969).

Pour Vincent Soulage, cette incapacité à s’emparer du pouvoir inscrit Michel Rocard dans le Panthéon des héros malheureux de la deuxième gauche avec Mendès-France, Delors, Jospin (et avant eux Jaurès et Blum).

Rocard PS 1989

Etudiant, j’avais écris une étude sur les héros malheureux de la deuxième gauche. Un modèle se dégageait, bien connu de ceux qui ont déjà une longue expérience militante (mais moins des jeunes générations). Le héros de la deuxième gauche c’est :

  • Le « parler vrai » qui le distingue vite dans la parole politique ambiante
  • La fidélité aux convictions par-delà des appartenances partisanes variables
  • Une exigence éthique dans les comportements politiques, qui finit par leur conférer un magistère moral
  • La culture du dialogue et de la négociation, à distance des joutes politiciennes

Ces caractères plaisent, et les figures de la deuxième gauche bénéficient d’une popularité qui est autant celle de leurs idées que de leur style original. C’est justement cette équation personnelle forte qui rend les relations difficiles avec les appareils politiques. Refusant le jeu partisan, ils ont aussi été écartés des centres du pouvoir sous la Vème République. Faute de contrôler un grand parti, ils n’ont exercé le pouvoir que de manière limité. Au final, le héros de la deuxième est condamné à rester un héros inachevé et en grande partie impuissant, donc malheureux.

 Mendès, Delors, Jospin… et Mitterrand

Parmi ces figures, Pierre Mendès-France est le modèle, pour ne pas dire le mythe. Il reste la figure indépassable de l’intransigeance politique et de la fidélité à ses valeurs au mépris de l’efficacité politique.

Jacques Delors est la vedette, en raison du caractère éphémère de sa phase héroïque en 1992-1994, quand les socialistes le pressent, en vain, d’être candidat à l’élection présidentielle. Il est moins un héros qu’une grande figure, et reste l’homme de l’Europe et du catholicisme social. Comme l’ont repris nos amis de Sauvons l’Europe, il reconnait sa proximité avec Rocard et regrette « qu’il n’ait pas été président ».

Lionel Jospin serait le héros invité, celui qui n’est pas de la famille (il a fait ses classes auprès de Mitterrand) mais a fini par s’y intégrer en réalisant une sorte de synthèse entre les deux gauches. Son échec de 2002 et son retrait définitif (et surtout tenu) de la vie politique sonnent comme une marque ultime d’adoption.

Enfin François Mitterrand est le héros noir, le contre-modèle qui rebute et fascine à la fois. Son arrivée puis son maintien au pouvoir sont le fruit de contorsion idéologique (la fameuse pause de 1983) et d’une redoutable capacité manoeuvrière que la deuxième gauche n’a cessé de critiquer.

 Un héros déchu, et retrouvé

Dans cette famille, Rocard est le héros déchu. Héros il le fut à partir de 1969, quand sa candidature à la présidentielle fait de lui et pour trente ans le leader implicite de la deuxième gauche. Sa popularité ne lui permet pas de prendre le PS et il doit, à deux reprises (1980 et 1987), s’effacer devant Mitterrand. En 1993, il tente de forcer l’histoire et prend la tête d’un PS qui ne l’a jamais vraiment accepté. Sauf qu’ainsi il rentre dans le rang, perd sa popularité (même dans la deuxième gauche) sans gagner le soutien des mitterrandistes qui torpillent sa liste européenne.

Poussé à la démission, il s’éloigne progressivement de la scène électorale. A la différence d’un Fabius, il n’est sollicité pour aucun ministère (ni par Jospin, ni par Hollande) ; le voulait-il d’ailleurs ? De plus en plus indépendant politiquement (jusqu’à accepter des missions du président Sarkozy), il a conservé une parole libre et intelligente. Et finalement reconquis cette autorité morale que lui reconnaissait une partie de la gauche.

Des hommages pas tous hypocrites

Il n’est pas question de prendre pour argent comptant les hommages qui se multiplient. Comment croire Chevènement qui reconnait «ce militant sincère » (et je ne parle pas de Marine Le Pen, cas le plus grotesque). Mais dans la gauche de gouvernement (la gauche bobos dirait certains), on pouvait ressentir une admiration non feinte pour ce que l’homme incarnait. On la retrouve dans les éditos de lundi, sur France Inter (pour Thomas Legrand, « le isme de rocardisme, ce sont des idées ») ou dans Le Monde qui pointe « une nostalgie, une frustration, un regret »[1].

La nostalgie d’un temps où la politique avait du sens, donnait du sens, […] pour  construire un « projet de société ».

La frustration de constater que les qualités reconnues à Michel Rocard – une exigence de morale en politique, un inlassable engagement pour ses idées, une inépuisable ouverture d’esprit – paraissent si peu et si mal répandues aujourd’hui.

Le regret est de voir disparaître un homme, et une voix, qui incarnait une conception noble de l’action publique […] Et non celle qui instrumentalise les idées au service de la seule stratégie qui vaille, la conquête du pouvoir.

 Bref, Rocard était déjà redevenu un héros de la deuxième gauche.

 

[1] Oui, je suis un bobo et j’assume mes lectures et auditions.

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