Prostitution : loi Veil ou loi cliquet ?

L’Assemblée nationale vient de voter (enfin, après de nombreuses péripéties) la loi qui pénalise non plus les personnes prostituées mais leurs clients. La ministre, Laurence Rossignol a même déclaré qu’il s’agissait de « la loi Veil de [notre] génération ».

La formule est sans doute exagérée. Mais pour Vincent soulage, qui a déjà écrit à plusieurs reprises sur le sujet, ce vote est une victoire qui revêt une réelle ampleur symbolique : la logique libérale libertaire n’a pas encore tout emporté.

Abolition de la prostitution, un combat pour l'égalité

Image fondation Scelles – http://www.abolition2012.fr

L’individu peut-il disposer librement de son corps ? jusqu’à en faire commerce ? Les vrais libéraux seraient tentés de dire oui. Et donc de légaliser l’activité prostitutionnelle tant qu’elle reste non forcée. En bon pays latin, nous avons historiquement fait le choix inverse de pénaliser la prostitution (et le racolage). L’objectif (réel mais inavoué) était non pas sa disparition mais sa discrétion.

Limiter l’offre ou la demande ?

Cette logique purement répressive avait été poussé loin par Sarkozy (avec le délit de racolage passif) sans avoir de véritable conséquence sur une activité qui reste réprouvée par une majorité de français. Revendiquée parfois avec strass et paillettes[1], la légalisation de la « vente d’actes sexuels » ne recueille d’approbation majoritaire dans aucun sondage.

Il y a plus de deux ans, le gouvernement s’était donc décidé à adopter une autre stratégie, déjà expérimentée dans les pays du Nord : la pénalisation du client. Puisque commerce du sexe il y a (et même s’il est illicite), il faut, en bonne logique économique, agir sur l’offre ou la demande. Limiter l’offre s’étend avéré peu efficace, il faut donc assécher la demande. C’est-à-dire pénaliser les clients (hommes pour la quasi-totalité) qui ont recours à des personnes prostituées (femmes ou hommes).

Une défaite des libéraux et des libertaires

Ce choix avait a priori largement convaincu la gauche (FdG et PS), et une partie importante de la droite s’y était plus ou moins rallié. Mais beaucoup de messieurs ont eu du mal à considérer que la prostitution était une forme d’exploitation des êtres humains (et en particulier des femmes). On a même trouvé quelques personnalités suffisamment odieuses pour publier un manifeste « touche pas à ma pute » (sur causeur) qui défendait la prostitution au nom de la liberté. Ces véritables libéraux ont donc perdu.

L’opposition de plusieurs parlementaires PRG ou EELV mobilisait d’autres arguments. Il avançaient (avec raison) que la disposition sur la pénalisation des clients va compliquer l’exercice quotidien de la prostitution. Par voie de communiqué de presse (et avec un erratum), EELV dénonce « une mesure qui fragilise, marginalise encore davantage l’activité de prostitution et les personnes ». Mais justement, l’objectif de la loi est bien de marginaliser la prostitution pour la faire disparaitre. Dans la position des écologistes (portée, et ce n’est pas un hasard, par Esther Benbassa), je lis une position qui accepte l’activité prostitutionnelle en croyant y avoir l’expression d’une liberté, alors que je n’y vois d’une forme d’exploitation. Ces véritables libertaires ont donc perdu.

Tout comme ont perdu enfin les vieux messieurs du sénat qui, depuis deux ans, bloquait l’adoption du texte. Que sa majorité soit de gauche ou de droite, la chambre haute a, à cette occasion, encore montré qu’elle d’abord une assemblée conservatrice (et très majoritairement masculine). Les députés ont fini par imposer leur vision progressiste, même s’ils ne furent pas nombreux : 64 voix contre 12 !

Une loi cliquet sur laquelle on ne reviendra pas.

Comme plusieurs lois qui ont manifesté un progrès des droits humains, cette loi a été adopté difficilement, mais entrera vite dans les habitudes et on ne reviendra pas en arrière. L’abolition du travail des enfants de la peine de mort sont les exemples emblématiques de cet effet cliquet (écoutez l’excellent edito de Thomas Legrand sur France  Inter). Mais on pourrait citer également le droit de vote des femmes, la dépénalisation de l’IVG ou le mariage homosexuel. Toutes des lois votée par ou grâce à la gauche[2].

Cette gauche que j’aime quand elle se fixe comme horizon l’émancipation des individus, ne cède pas devant la tyrannie de l’immédiateté et du marché, qui met en avant la responsabilité des individus et pas seulement leur liberté. Alors juste quelques jours, je vais essayer d’en profiter.

 

[1] Le STRASS est l’acronyme du syndicat des travaileurs.ses sexuel/les.

[2] Pour les défenseurs de Giscard, je rappelle que la loi Veil est passée grâce aux vois de la gauche car la droite était divisée.

 

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6 réflexions au sujet de « Prostitution : loi Veil ou loi cliquet ? »

  1. merci merci et bravo – ainsi il y aura bien entendu tout autant de pratiques prostitutionnelles mais clandestines dans des fonds de cave ou derrière des magasins voir dans des pioles minables et ainsi bravo bravo… on va ré assister à une montée en flèche des IST des MST des hépatites et des contamination VIH… Pour celles qui sont sous l’emprise de proxénètes il est certain que rien ne changera sauf que leurs sinistres conditions de vie seront empirées. Pour – ceux -, parce que la prostitution de plus en plus c ‘est des garçons tapins sandwichs – merci le libéralisme et sa montée de la misère des jeunes – on ne verra même plus les mineurs commandités par des parents, ils seront cachés . Enfin les clients qui auront la trouille passeront à la phase viol voire pédophilie en famille…
    Il ne se passe pas un jour sans que ces carriéristes libéraux paillassons du médéf et d’une poignée de nouveaux riches ( qui eux question cul ne se gênent pas ) sans que, donc, ces médiocres ne nous pondent une régression sociale ou une dangerosité pour les plus fragiles.
    la pénalisation des patients figurera -t-elle dans la loi Konnerie ?

    • Donc il faut autoriser la prostitution pour éviter les viols et la pédophilie ? J’aurai préférer en rire mais c’est à pleurer. Le niveau de cet argument est indigne quand on s’autoproclame, comme vous, défenseur du progrès social.
      Oui, la prostitution touche les plus fragiles, nous sommes d’accord sur ce point. N’est-ce pas justement une raison pour essayer d’y mettre fin ?
      Vous semblez démissionner contre cette situation alors que l’expérience (dans le Nord de l’Europe) montre qu’on peut essayer de la réduire, alors que la permissivité germanique l’encourage. La loi prévoit également des dispositifs pour aider les personnes à sortir de la prostitution, même si on doit regretter la faiblesse des moyens alloués.
      Il serait agréable pour les lecteurs de ce blog que vous avanciez des arguments moins véhéments et plus cohérents : les carriéristes libéraux que vous dénoncez font justement partie des opposants à cette loi.
      Pour en savoir plus sur la prostitution, je vous conseille de consulter le site de la fondation Scelles (http://www.fondationscelles.org/fr/). Elle est pour l’abolition, mais leurs rapports sont un travail très sérieux sur le sujet et nous amène à sortir du cadre français.

      • êtes vous prostitué ? ou client de prostitué-es ? à quel titre vous exprimez vous ?? L’objet de mon argumentaire était simplement de dénoncer la criminalité des abolitionnistes qui raguassent depuis quelques années dans les tabernacles des carriéristes politicards pour en venir au nom de leur petit puritanisme à deux sous à conduire les femmes et les hommes qui ont des pratiques prostitutionnelles vers un misérabilisme sanitaire, par la clandestinité. Oui il y aura toujours des prostitué-es, je ne suis pas Dieu moi Monsieur pour oser juger ce comportement encore moins pour jeter la pierre, je dis même qu’il faut laisser la parole aux personnes concernées, ce que vous ne faites pas – vous parlez pour et à la place des autres … c’est dire ! à moins, donc, que vous ne soyez un client habituel… Aussi préférons, tant qu’à faire, des prostitué-es qu’on ne contraint pas à la clandestinité avec son cortège de précarité de maladie de soumission de peur … En ma qualité de sociologue de la santé j’ai accompagné pendant des années des prostitué-es, j’ai écouté et de ce que j’ai entendu j’ai acquis une grande méfiance envers les fervents abolitionnistes parce qu’ils sont souvent un peu comme les prêtres pédophiles pas très nets dans leur ciboulot et leurs discours sont souvent loin de leur pratique….

    • Si l’homme était fait pour la loi et sa logique, oui.
      Mais il me semble que quelqu’un a dit que « la loi est faite pour l’homme », et (en l’occurrence) aussi pour les enfants issus de GPA. Les retirer à leurs parents biologico-adoptifs (comme le demandent certains) c’est certainement pas la meilleure solution.
      Comment trouver une sanction qui à la fois manifeste l’interdit de la GPA et préserve l’intérêt de l’enfant ? Si vous avez des idées…

      • Autant je crois que le mariage homo – qu’a bien des égards je continue à considérer comme une vaste escroquerie – restera et effectivement entrera dans les moeurs, autant cette pénalisation du client me semble peu opérante. Pour moi, toutes proportions gardées, c’est similaire à l’avortement, c’est à dire intrinsèquement mal, moche et triste, mais parfois inévitable ou nécessaire. Je ne confonds pas les deux phénomènes, je distingue simplement quelques similitudes, à commencer par un impact sur la santé des femmes, sur la dignité des hommes, et un traitement législatif complexe… Parler de loi « cliquet » et « civilisationnelle » comme le politiquement correct thomas legrand vous fait probablement plaisir, vous offre à peu de frais l’occasion de vous rengorger dans votre engagement « progressiste » et vous rassure sur le bien-fondé de vos convictions altruistes, mais j´ai peur que les choses soient un peu plus compliquées… Je n’ai il est vrai pas de solution miracle contre la prostitution…
        Quant à la gpa, il me semble que refuser le fait accompli et prendre des sanctions très lourdes , y compris impactant les enfants le cas échéant, devrait logiquement être dissuasif pour des adultes supposément responsables et donc soucieux du bien être d’une progéniture quelle qu’elle soit. A moins de considérer que tout désir d’enfant est légitime et non discutable, auquel cas on institue un droit à l’enfant – un des ces « nouveaux droits » dont la gauche que vous aimez est friande – mais qui ne nous créent pas toujours une société plus juste et plus humaine. Je propose pour ma part de répondre au fait accompli par un autre fait accompli, délibérément, froidement, ouvertement , implacablement et inexorablement. L’essentiel est dans la dissuasion, de manière à prévenir un comportement coupable, plutôt que d’avoir à en supporter les conséquences forcément complexes. Un peu à la manière du concept de « destruction mutuelle assurée » qui semble avoir porté ses fruits en matière de dissuasion nucléaire… Ça parait simpliste et cruel, et ça l’est peut être, mais je pense que c’est préférable à insensiblement accommoder, puis tolérer, accepter peu à peu, puis finalement intégrer l’inacceptable. Ami progressiste, les cliquets qui vous fascinent tant ne vont pas tous dans le bons sens!… Votre bienveillance et vos bons sentiments sont louables à l’échelle individuelle, mais peuvent s’avérer toxiques collectivement.
        Je vous souhaite une excellente journée.

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