Le laïcarisme, brevet de socialisme ?

La gauche se divise sur la laïcité ? Ce n’est pas nouveau, mais le débat actuel est le produit de tentatives d’instrumentalisation. Pour Vincent Soulage, il ne faut pas être dupe : la polémique enfle parce que certains y voient le moyen d’exister ou de redorer leur image de gauche.

Esprit, avril 1977 : Les militants d'origine chrétienne Esprit, n° d’avril 1977, avec des article de P Rosanvallon et H Portelli.

La gauche française s’est toujours voulue le meilleur défenseur de la laïcité. Au point que pour certain, elle a tourné à l’obsession, au désir d’exclure le religieux de la vie civile. Dans le langage courant, on les appelle les laïcards. Cette position est en général plutôt bien vue à gauche, au point que certains l’instrumentalisent pour se donner justement une image de gauche.

Quand Mitterrand se fabrique une image de gauche

Dès les années 1970, François Mitterrand (qui s’était découvert socialiste la veille du congrès d’Epinay) va utiliser la thématique laïque pour encadrer l’arrivée au PS de chrétiens partisans de Jean-Pierre Chevènement ou de Michel Rocard. Il a été capable à la fois de prôner en tribune à Epinay (1971) l’ouverture aux chrétiens et de faire dénoncer (notamment par Poperen en 1979) le danger d’un entrisme chrétien dans le PS !

La même instrumentalisation vaut aujourd’hui pour le débat autour de l’Observatoire de la laïcité. Ceux qui ont raté des épisodes peuvent écouter Samuel Grzybowski qui a participé au décryptage de la polémique sur i-télé.

Les positions de l’Observatoire dérangent, et conduisent à des démissions. Oui, mais lesquelles ? Deux sont bien peu surprenantes. Jean Glavany, depuis longtemps, s’est positionné, au PS, comme le chantre d’une laïcité très stricte. Il est proche des milieux de la laïcité militante (regroupé dans le Comité Nationale d’Action Laïque, CNAL). Françoise Laborde est sénatrice PRG, parti qui, depuis plus d’un siècle, a mis la laïcité au cœur de son programme. C’est d’ailleurs eux qui avaient lancé en 2015 ce projet de loi stupide qui voulait interdire l’octroi de toute subvention aux associations confessionnelles.

Moins prévisible était la démission d’Hugues Portelli. L’homme, juriste de grande qualité, a cependant un parcours politique peu rectiligne. Il fut dans les années 70 de ces chrétiens très à gauche, proches de Chevènement puis de Rocard, que justement dénonçait Poperen (voir + haut). Il a fini par rejoindre l’UDF puis l’UMP et se faire élire sénateur du Val d’Oise. Sa démission est-elle sincère, ou respecte-t-il la stratégie du parti Les Républicains qui cherche à mettre en difficulté Hollande ?

Bianco, mitterrandiste et partisan d’une laïcité ouverte

Bref, ces trois démissions ne sont surprenantes que par le temps qu’elles ont pris. Cela fait trois ans que Jean-Louis Bianco développe la vision d’une laïcité « soft  » (désolé, je n’ai pas d’autre terme pour l’instant) respectueuse à la fois de l’esprit et du texte de la loi de 1905.

C’est d’ailleurs original quand on sait que Bianco a fait l’essentiel de sa carrière politique à l’Elysée auprès de Mitterrand. S’il tient sur ces positions, c’est qu’il s’est forgé une conviction qu’il est maintenant capable de défendre de manière pugnace. Il était bien plus convaincu le 21 janvier sur France Inter qu’en 2007 quand il représentait Ségolène Royal devant les jeunes de La politique une bonne nouvelle. C’est d’autant plus risqué pour lui que, si Bianco a été nommé, de fait, par François Hollande, son organisme dépend des services du Premier Ministre.

Désormais, face à lui, Manuel Valls est attaqué sur sa gauche à cause de ses positions libérales (en économie) et sécuritaire. En sonnant la charge contre l’Observatoire de la laïcité, il cherche, comme le Mitterrand des années 70, à retrouver un brevet de socialisme. Ne soyons pas dupe.

La force de l’initiative « Nous sommes unis » était justement de réunir des gens qui ne sont pas d’accord sur tout, y compris sur les manières de vivre la laïcité, mais qui savent que ce n’est que dans une vraie démocratie qu’on peut coexister. Au moins ont-ils fait émerger un sujet qui fait débat.

Advertisements

11 réflexions au sujet de « Le laïcarisme, brevet de socialisme ? »

  1. Si le principe de laïcité est un principe juridico-politique qui légitime et garantit l’expression de points de vue pluriels, il n’est absolument pas surprenant que cela puisse impliquer des controverses musclées – qui attestent que tout le monde est attaché audit principe. Le principe de laïcité ne saurait donc être mis en péril par les échanges contradictoires dont il peut faire l’objet et qui portent sur le sens à lui donner, sur les manières de l’appliquer. Toutes les opinions ont droit de cité, par construction et sans violence. Je ne trouve tout-à-fait pertinente l’opposition « laïcité fermée »/ »laïcité ouverte ». Il me semble qu’il y a des esprits qui en général se montrent ouverts ou fermés, qui ouvrent ou ferment tout ce qu’ils touchent… Un esprit dogmatique rend la laïcité dogmatique, un sceptique la rend douteuse, un libéral plutôt « soft », comme dit V.Soulage. Il en va de même pour la religion et tout le reste. Le principe de laïcité consiste, bravement même si c’est très fatiguant, à garantir l’expression de tous ces points de vue. Il y aurait péril en la demeure si le doute, le désaccord, le pluralisme devenaient des crimes.

    • Oui, une des dimensions de la laïcité est de permettre la confrontation des points de vue, parfois au prix d’échanges vifs. Et elle n’achappe à nos position plus globale.
      Mais dans le climat de tensions ambiantes, notamment sur les questions religieuses (sur fond de radicalisation), je crains que cela ne dégénère en nom d’oiseau assez rapidement.

  2. Inutile de compliquer le vocabulaire. Les « nouveaux laïques » (E. Combes) se sont exprimés par le laïcisme, forme extrême, et la laïcité, forme équilibrée du laïcisme. Le mot laïcard est un mot occitan apparu en 1905 juste après le vote de la loi de Séparation dont l’équivalent français est le mot laïciste. Il a été emprunté par le français mais on ne le trouve pas dans les dictionnaires. Connoté, partiellement à tort, « droite extrême » il est généralement utilisé entre guillemets. Sur le mode plaisant, E. Poulat, en 2003, a opposé « Laïcardie » et « Cléricalie ». La question de fond du déchirement de la gauche sur la définition du mot laïcité remonte à 1872-73. Il est hors de question de la traiter en trois lignes. Demandez à l’intérieur du PS pourquoi la terminologie de Briand « complète laïcité », « demie laïcité », exprimée quelques mois avant le vote de décembre 1905, n’est pas utilisée.
    Lambda

    • Vous avez raison, j’aurai du employer le terme « laïcistes », plus clair car renvoyant au laïcisme qui (vous le rappelez) a un contenu établi. Mais dans le langage courant, c’est le terme laïcard qui s’est imposé (surtout aurpès de ses détracteurs), pour désigner les extrémistes de la laïcité, à droite comme à gauche.

      • Vraiment je trouve que l’idée d’un « extrémisme de la laïcité » est une contradiction dans les termes. Que cette expression :désigne-t-elle ? Quelque chose comme une hostilité à l’encontre de la religion. Mais que la religion soit considérée comme ce à quoi il faut faire la guerre, comme nuisible, comme mauvaise, c’est l’expression d’une opinion particulière, et nullement ce qui fonde le principe de laïcité.
        Ce n’est pas parce qu’on est laïc que l’on milite contre la religion, puisqu’on peut être laïc et militer pour. Celui qui a une opinion négative de la religion ne peut logiquement se réclamer de la laïcité que s’il renonce à penser que seule son opinion est légitime. De même pour celui qui en a une opinion positive. La force du principe de laïcité c’est non seulement de poser (et d’imposer) la légitimité du pluralisme mais encore, et du même coup, de rendre possible un dialogue critique mutuel entre les différents points de vue. Ainsi chacun peut-il à la fois témoigner de ses convictions tout en continuant de les interroger, et reconnaître le sens, la pertinence de convictions autres, sans cesser non plus de les interroger. Ainsi s’élabore une société d’individus à la fois convaincus et non dogmatiques. Vaste et beau projet éducatif, soit dit en passant. Rêvé-je ?…

      • A Labey Gildas : je suis d’accord avec vous : c’est très exactement ce que j’ai voulu dire dans dernier billet, et ce que j’avais voulu dénoncer c’est cette opinion, comme vous le dites, qui consiste à considérer la religion  » comme ce à quoi il faut faire la guerre, comme nuisible, comme mauvaise ». Et cette opinion, que je qualifie d’athéisme militant est bien celle des Riss et autres Caroline Fourest qui croient être laïques.

      • Bien d’accord. Leur militantisme est d’ailleurs moins athée (càd du registre des convictions personnelles) qu’antireligieux. Mais il n’existe pas de bon terme pour désigner cette attitude.

  3. Nous sommes nombreux sur ce blog à voir la laïcité comme un principe certes de séparation mais pour permettre le dialogue et la rencontre.
    Ce n’est malheureusement pas le cas de tous les partisans de ce terme devenu polysémique au point qu’il faille lui ajouter des adjectifs. On rencontre encore, en particulier dans le milieu enseignant, des gens qui conçoivent la laïcité comme la mise à l’écart de toute les religions. Et de plus, ils sont peu ouverts à la discussion sur le sujet car il constitute un des fondement de leur identité.

  4. Certes. Mais lorsque, de droit, des opinions adverses s’affirment dans l’espace commun, on peut s’attendre à ce qu’entre elles s’instaurent les relations les plus diverses : de l’hostilité frontale au dialogue à la fois bienveillant et critique. On peut à bon droit déplorer l’une et valoriser l’autre. Mais le principe de laïcité, s’il rend possible l’échange raisonnable, n’en implique pas l’obligation. La polémique peut être particulièrement virulente, c’est encore un échange (de coups verbaux…) Le principe de laïcité veille à ce que ces opinions contraires puissent continuer de s’exprimer – dans les limites de ce qu’autorise la loi. On ne peut hélas empêcher quelqu’un d’être redoutablement borné dans l’expression de son opinion, ni le contraindre à discuter. Et on a tout le loisir de démonter vigoureusement les ruses et les sophismes éventuels de l’adversaire: à ce jeu (non réservé aux enfants de choeur…) on n’éprouvera aucun scrupule à se montrer le plus fort…

  5. La laïcité s ‘applique à l ‘ état et non au citoyen. On peut être citoyen et prêtre, rabbin, imam….
    La laïcité c ‘est la séparation des églises et de l ‘ état et non la séparation des églises et de la société.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s