Comment échapper au piège du FN ?

Les progrès du FN nous inquiètent, mais comment réagir ? Déjà, nous sommes divisés sur la réponse immédiate ; les explications fusent dans tous les sens, parfois contradictoires ; et le débat finit par se stériliser puisque, quelle que soit la proposition, on finit par considérer que « ça profite au FN »[1].

Pour suppléer au silence des évêques, un collectif de chrétiens vient de lancer un appel au titre explicite, relayé par La Croix : Le vocabulaire de la haine n’est pas compatible avec l’Evangile.

Certains contributeurs du blog l’ont signé, d’autres s’y refusent : est-ce vraiment ainsi qu’on lutte contre le FN ? Le débat a déjà commencé entre nous, chrétiens de gauche. Pour Vincent Soulage, il faut commencer par mettre nos arguments sur la table et faire vivre entre nous un vrai débat démocratique qui évite les postures et les accusations. Sinon, le FN aura vraiment gagné.

« Croyants, nous rappelons à nos frères et sœurs chrétiens de toutes confessions que le discours du Front National n’est d’aucune façon compatible avec le message d’amour du Christ dans l’Evangile qui est le cœur de notre foi commune. (…) Cet appel il faudra le traduire demain dans notre vote, et après-demain, dans une réflexion collective indispensable pour relever le défi qui nous est lancé par la progression apparemment irrésistible du Front national dans les urnes, mais aussi dans les esprits. Cette réflexion implique d’ouvrir le débat dans toutes les couches de la société, dans les associations, les Églises, les universités, les syndicats et les formations politiques. »

 (extraits de l’appel « Le vocabulaire de la haine n’est pas compatible avec l’Evangile »)

Faut-il s’exprimer contre le FN ?

Cette question, il faut en parler en Eglise car, après y avoir longtemps résisté, l’électorat catholique se met à voter FN comme les autres. L’Eglise institutionnelle ne s’est pas exprimée, et ce silence fait débat dans les médias (débat dans Pèlerin, édito de JP Denis dans La Vie…). On doit se contenter des paroles intéressantes de quelques évêques, d’une interview très explicite (« Face au FN, la situation n’autorise plus la neutralité des Églises ») du président de l’UEPAL (protestant), ou de déclaration de laïcs.

Des prises de position claires sont utiles pour nous, militants de terrain et sur internet, lorsque nous sommes confrontés à ces militants de (extrème-)droite. Face à leur argumentaire sur les points non-négociables, il faut pouvoir réaffirmer fortement le désir chrétien d’une société fraternelle.

Mais ne soyons pas naïfs, ces textes ne changeront à peu près rien au vote de dimanche. L’expression de personnalités médiatiques ne peut guère rejoindre les électeurs qui font le choix d’exprimer leur souffrance (sociale, identitaire…) par le vote FN. Pour certains, ils sont mêmes contre-productifs, alimentant l’image anti-système du FN. Ce dernier n’est d’ailleurs pas le seul à chercher la déchirure de notre société.

Une intervention de la hiérarchie catholique serait même à double tranchant. Les chrétiens de gauche ont longtemps lutté pour qu’on reconnaisse leur liberté de vote. Que les têtes mitrés (ou d’autres figures autoproclamées) s’érige en directeurs de conscience risque de marquer un retour en arrière.

Fallait-il que le PS retire ses listes ?

Sur ce sujet, on retrouve des arguments similaires. D’un côté, c’est un choix courageux (sans arrière-pensée tacticienne) compte tenu de l’importance du sacrifice. Il manifeste la conviction quasi-viscérale à gauche que le FN est un parti à part, dangereux pour la démocratie. C’est un choix de responsabilité et de lucidité : n’ayant aucune chance de conserver ces régions, la gauche devait-elle pratiquer la politique de la terre brulée et prendre le risque de permettre au FN de gagner une région ? Au moins d’un point de vue électoral, le PS aura la conscience tranquille si jamais la droite échouait face au FN.

Mais d’un autre côté, des électeurs de gauche peuvent-ils aller voter pour des candidats autant marqués à droite que Bertrand ou Estrosi ? En cherchant à draguer l’électorat du FN, l’ex-UMP s’est lui-même coupé de la gauche qu’il critique parfois très violemment. On nous a déjà fait le coup en 2002 quand Chirac élu s’est assis sur nos voix. Aujourd’hui, dans le Nord ou en Provence, beaucoup de gens de gauche auront l’impression de n’avoir le choix qu’entre Le Pen et une copie à peine édulcorée.

C’est d’autant plus dur que la droite est bien loin de renvoyer l’ascenseur. On savait qu’ils ne retiraient pas leurs listes tant la notion de Front Républicain (et de sacrifice électorale) est étrangère à la droite française. C’est peut-être d’ailleurs ce qui distingue les centristes, héritiers parfois lointains de la démocratie chrétienne et disposés à des relations non conflictuelles avec la gauche. Mais les dernières déclarations qui semblent mettre sur un pied d’égalité les votes FN et PS nous laissent un goût particulièrement désagréable. La réalité, c’est que sur le terrain, le front républicain est en train de mourir et que c’est Sarkozy (et sa stratégie Buisson) qui l’a tué. Nous verrons dimanche soir s’il en reste quelque chose, mais il n’est qu’un pis-aller.

Identifier des crispations originales

Dès nos premiers échanges, c’est l’ensemble des politiques menées depuis 30 ans qui sont accusées, et en premier lieu celle de la gauche au pouvoir depuis 3 ans. Nous sommes tous conscients que c’est d’abord l’impression d’inefficacité de l’action politique qui pousse à se tourner vers un parti n’ayant pas encore exercé le pouvoir. Mais entre chrétiens de gauche, on avance des arguments que peu d’analystes mettent en avant.

  • La politique sociétale de la gauche est mise en cause : mariage pour tous, IVG, PMA, éducation au genre… ces mesures (ou projets) ont réveillé le conservatisme social. Le gouvernement s’est contenté de le balayer du revers de la main plutôt que d’engager un dialogue sur ces questions sensibles. Et au final, les positions se sont raidies d’un côté comme de l’autre [2].
  • La laïcité a aussi donné lieu à des crispations. Les attaques récurrentes contre le voile (de la droite à l’extrème-gauche) donnent l’impression d’une islamophobie latente. Mais certaines prises de parole (ou le projet de loi du PRG sur l’interdiction des subventions aux associations confessionnelles) font de même avec les catholiques. Et au final alimentent une défiance généralisée entre les partis et les croyants.
  • Plus globalement, la gauche n’arrive pas à intégrer la question identitaire, laissant la place libre aux penchants nationalistes (voire racistes) de la droite la plus dure. Le multiculturalisme béat de bobos vivent loin des quartiers effectivement mixtes alimente aussi les tensions nouvelles de notre « démocratie d’identité ».
  • Pour autant, la question sociale ne peut être évacuée. Persistance des inégalités, précarisation massive, ségrégation urbaine… ces maux bien connus alimentent d’autant plus les tensions qu’ils touchent des populations déjà en fragilité identitaire.

Toutes ces critiques sont justifiées, et c’est l’accumulation des insécurités qui fait le caractère explosif de la situation. Il faut que les politiques intègrent que vouloir répondre aux unes en ignorant les autres ne pourra qu’alimenter les extrêmes.

 

[1] Avant les départementales, Thomas Legrand avait consacré une intéressante chronique au CBPFN (« c’est bon pour le FN »).

[2] Les positions modérées, comme celle de Frigide Barjot qui refusait le mariage homosexuel mais soutenait une union civile, ont fini par être marginalisée. René Poiujol en a parlé à propos de son dernier livre.

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2 réflexions au sujet de « Comment échapper au piège du FN ? »

  1. Ping : Tabgha, un  rivage …

  2. Ping : CCFD du Morbihan (56)

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