De quoi les crèches sont-elles le signe ?

Cette année n’a pas fait exception : lorsque Noël approche, les polémiques enflent sur la présence de signes religieux (les crèches cette fois encore) dans l’espace publique. Aux laïcards qui veulent bouter le religieux hors de l’espace publique répondent les cathos culturels défendant l’héritage chrétien dans la tradition populaire. Le tout sur fond de méfiance à l’égard des religions en général (et de l’Islam en particulier), et donc de renforcement du sentiment d’une cathophobie ambiante.

Alors que le débat redémarre cette année (lire le billet de René Poujol, excellent comme toujours), Vincent Soulage exhume des éléments de l’an dernier (qui reste valables), notamment des interventions de Jean-Louis Schlegel et Jean-Pierre Denis. Qu’on veuille les défendre ou les retirer, interrogeons-nous : de quoi ces crèches sont-elles le signe ? Dessin de Deligne, publié sur Facebook

La question des signes religieux dans le temps de Noël (les chrétiens disent l’Avent) est un « marronnier » qui revient désormais chaque année. En 2014, l’affaire la plus médiatique concernait la Vendée. Depuis plusieurs années, le Conseil Général y installait dans l’hôtel du département (où il siège) une crèche. L’association La Libre Pensée (dont l’objectif est de lutter contre toutes les religions) a obtenu une décision de justice imposant son retrait sur la base de la loi de 1905 dont nous venions de fêter l’anniversaire. A Béziers par contre, l’installation d’une crèche dans l’hôtel de ville était une nouveauté qui n’avait pas provoqué de décisions de justice.

La très peu cathophile France Inter (qui est cependant ma radio préférée) s’était logiquement fait l’écho de ces polémiques qui ont empoisonné tout le mois de décembre. Au point que l’éditorialiste Thomas Legrand leur a consacré sa chronique du lundi 22 décembre (à écouter ici). Et, pour une fois quand on parle de religion sur France Inter, j’étais pleinement d’accord avec lui pour dénoncer l’instrumentalisation de la laïcité et réclamer qu’on retrouve l’esprit de compromis de la loi de 1905.

Une lecture stricte de la loi

Mon confrère Jean-Louis Schlegel, éminent sociologue des religions, avait consacré un article solide sur le site faits-religieux.com (aujourd’hui en sommeil). Il y rappellait que la Libre Pensée « certes anticléricale et même antireligieuse par tradition, n’est pas le groupe le plus intransigeant ». S’il refuse la laïcité de combat, il est particulièrement vigilant face à la résurgence des affirmations religieuses, et « exige l’application stricte de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat », trop souvent ignorée ou contournée selon eux.

J-L Schlegel expliquait bien que ce groupe a obtenu gain de cause en Vendée car « la loi n’est incontestablement pas respectée dans sa lettre ». Reste qu’il a fallu pour cela que les tribunaux fassent une lecture stricte de la loi de 1905. Or, ce que les camps laïcs comme cléricaux oublient, c’est qu’il s’agissait d’une loi de compromis et que le législateur a sciemment laissé une marge d’interprétation. C’est d’ailleurs pour cette raison que, cette année, l’AMF (association des maires de France) a voulu éditer un guide de bonne conduite pour uniformiser les pratiques en recommandant de ne pas installer de crèches.

Faut-il pour autant rejoindre ceux qui « dénonce, avec une véhémence très intolérante finalement, l’intolérance laïque, et la persécution du christianisme, un rejet de nos « racines chrétiennes » et de notre identité historique » ?

Refuser les récupérations

Dans un billet sur LaVie.fr, Jean-Pierre Denis était plus incisif et renvoyait avec pertinence les deux camps dos à dos. D’une part, les défenseurs d’une laïcité restrictive (pour ne pas dire de combat) persistent à refuser d’assumer l’histoire de notre civilisation et ce qu’elle doit au christianisme. En revendiquant cette amnésie collective au nom du progrès, ils font paradoxalement « le jeu du Front National, qui prospère sur ce terrain laissé en jachère par les partis modérés, exactement comme il le fait en s’emparant de Jeanne d’Arc, du drapeau bleu-blanc-rouge, de la nation… » Et aussi de la laïcité qui leur sert à camoufler islamophobie et racisme.

Je prolongerai même le propos en relevant l’aveuglement obstiné des laïcards de tous types qui refusent de voir que le religieux demeure un fait social indiscutable dans nos sociétés modernes, alors qu’ils ont longtemps espéré sa disparition. Continuer à le contester en bloc ne sert qu’à renforcer les tendances extrémistes ou identitaires contre lesquelles il faut justement lutter.

Mais J-P Denis n’était pas dupe des intentions des politiques. Ces crèches étaient installées en Vendée (fief de la droite conservatrice longtemps dirigé par Philippe de Villiers) ou à Béziers (dont le maire R Ménard est un compagnon de route du FN). Aujourd’hui, elles sont défendues avec vigueur par des maires FN (Fréjus…) ou de la tendance dure de LR (Les Républicaines). De la à penser qu’il s’agit de flatter un électorat conservateur attaché à un christianisme essentiellement culturel, de provoquer le camp des laïcs de gauche et éventuellement d’alimenter le discours sur leur cathophobie, il n’y a qu’un pas que je n’hésite pas à franchir, et beaucoup d’autres avec moi.

« De leur crèche, le fils de Dieu est absent »

Par cette formule, JP Denis ouvrait une question que JL Schlegel approfondissait : quel est le sens de la crèche ? Paradoxalement, il considèrait que, bien qu’anticléricale, « la libre pensée vole au secours de la foi » et nous rappellait la dimension religieuse de la crèche et donc de Noël. Que cette fête n’est pas celle de la famille et des enfants, des cadeaux et de la consommation de masse, mais la commémoration d’un évènement central de la Foi des chrétiens : la venue en ce monde du fils de Dieu.

La sécularisation a fait que « la crèche et son sens se sont considérablement obscurcis voire perdus » et que l’Incarnation s’est diluée dans la tradition folklorique. Que laïcs et croyants se rejoignent dans la même déploration face à cette « dérive post-moderne » n’est le moindre des paradoxes.

Même l’épiscopat français en avait pris conscience et déployé des efforts pour communiquer sur le vrai sens de la Nativité, essentiellement via les réseaux sociaux. Quoiqu’encore limités (je ne les avait connu que grâce à la lettre hebdomadaire Chrétiens en débat), ces efforts sont louables et porteurs d’espoir sur la capacité du catholicisme à rejoindre les hommes d’aujourd’hui et à porter son message original.

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