Entre engagements et découragement après les attaques de 2015

Beaucoup de textes cherchent à comprendre et expliquer les évènements. Mais prenons-nous le temps aussi de nous interroger personnellement ? quel est l’impact des évènements récents sur nos engagements personnels ? Militants, nous ne pouvons être insensibles à ce qui remet en cause le vivre ensemble. Vincent Soulage propose un texte à chaud pour partager sa tentation du découragement, et essayer de lui résister.

Il y a 13 ans, j’ai eu le néfaste privilège d’être témoin (et acteur) d’un des premières « tuerie de masse » en France (voir l’article Wikipédia sur la « tuerie de nanterre » le 27 mars 2002). Le coupable n’était pas un terroriste, juste un déséquilibré. Ce fut dur de s’en remettre, de retrouver les ressources pour persévérer dans un engagement altruiste. Mais je m‘étais alors accroché au caractère exceptionnel, inédit de cette situation.

Ce n’est malheureusement plus le cas, et c’est pour moi une douloureuse déception. Les exemples se sont multipliés à l’étranger et jusqu’en France, de quoi faire douter de notre société, de notre volonté partagé de vivre ensemble et de faire vivre un projet commun. Surtout dans un contexte où monte le FN et son idéologie du repli sur soi (et de la haine de l’autre). En 2002 comme aujourd’hui, les évènement violents viennent remettre brutalement en cause mon désir d’engagement.

Chacun, nous avons eu des raisons d’être touchés par les évènements, même si (comme moi) on ne connaissait directement aucune des victimes. On connait des gens qui ont travaillé à Charlie Hebdo, étaient en famille au Stade de France, habitait au-dessus d’un des restaurants ciblés… Et il y a mes trois enfants. L’ainé, Nathanaël (« Dieu a donné ») a eu 12 ans le 8 janvier, le lendemain de l’attaque de Charlie Hebdo. Le cadet Timothée (« celui qui respecte Dieu ») a fêté ses 11 ans le 14 novembre, juste après les attentats de Paris. Cette conjonction de date rend encore plus vive l’interrogation : quel monde allons-nous leur laisser ? Est-ce que ça vaut le coup de s’investir pour les autres ? Et si on choisissait une solution de facilité, le repli sur un cocon familial et professionnel tranquille ? Je ne le nie pas, la tentation existe.

Et en même temps, mon âme d’historien ne peut s’empêcher de se pencher sur mon cas personnel. J’avais leur âge en 1986 lors de la précédente vague d’attentat. Je me souviens (un peu) du climat anxiogène : le JT parlait des bombes dans les rues de Paris ; Pasqua voulait « terroriser les terroristes » (mais ses voltigeurs agressaient les étudiants basanés) ; les occidentaux (en premier lieu les casques blancs français) étaient pris pour cible ou en otages dans la guerre civile libanaise… Mais ce fut aussi l’époque de premiers souvenirs politique : ne pas pouvoir défiler contre la loi Devaquet (j’étais en 6ème), le choc après le score de Le Pen (père) à la présidentielles de 1988, la manifestation imposante après les profanations antisémites de Carpentras…

Finalement, bien des éléments comparables à la situation actuelle, et loin d’être réjouissants. Pourtant, toutes ces expériences furent des jalons dans mon parcours d’engagement politique. Un peu de nostalgie pour un temps révolu alors que le temps efface les mauvais souvenirs ? Sans doute. Mais je veux surtout y puiser la conviction que nos enfants ne se laissent pas écraser par nos peurs d’adultes ; que de ce qui se passe, ils retiendront le meilleur : la fraternité manifesté en janvier (ils étaient bien sûr venus avec nous à la manif du 11 janvier) ou l’espérance d’un monde délivré de la violence. Comme beaucoup d’entre nous, ils ont (apparemment) décidé de ne pas se laisser toucher, de continuer à vivre comme avant, sans avoir peur ou aller au bar tous les soirs (de toute façon ils n’ont pas l’âge).

Alors finalement, je me dis qu’il faut faire comme eux, qu’il n’y a pas de raison que je change mes engagements, et que je me prépare pour les fois suivantes. Car il y aura des suivantes. Tout le monde l’a pointé, la nouveauté de novembre 2015 c’est que les actes ont été perpétrés par des kamikazes français. De Gaulle, qui a subit plusieurs tentatives d’assassinat, disait qu’il y avait à chaque fois survécu parce qu’il avait en face de lui des gens qui n’étaient pas prêt à mourir pour le tuer. Nous n’avons plus cette chance.

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