Jaurès et la spiritualité de gauche

La figure de Jean Jaurès rencontre aujourd’hui un certain succès médiatique. Bien sûr, le centenaire de son assassinat l’an dernier lui a redonné une actualité qu’ont alimenté plusieurs publications. Et en particulier le livre de notre ami Eric Vinson, Jaurès le prophète, éd Albin Michel (Eric Vinson intervient dans le colloque des 12-13 mars). Vincent Soulage revient sur une figure populaire de la gauche qu’on peut ainsi redécouvrir et mieux que la gauche n’est pas toujours antireligieuse.

La France vit depuis un bon siècle sur une conception étroite de la laïcité (nous en avons déjà parlé sur le blog et nous y reviendront). La question de la relation entre politique et spiritualité est très difficile à aborder dans ces conditions.

Le XXe siècle a connu de grandes figures de « mystiques militants » comme Ghandi ou Martin Luther King (auquel rend hommage le film Selma sorti aujourd’hui). Leur action avait une dimension religieuse ou spirituelle dont la science politique peine à rendre compte, encore plus lorsqu’il s’agit d’acteur politique français. Jaurès est une bonne porte d’entrée pour faire évoluer notre approche.

Jaurès catholique ?

Jaurès était-il catholique ? Non, il dit lui-même avoir perdu la foi durant son adolescence. Anticlérical (comme toute la gauche de la fin du XIXe s), Jaurès s’oppose fréquemment à l’institution catholique ; mais il serait erroné d’en faire un des pères de la laïcité et des lois de séparation de 1905 (qu’il a bien sûr voté).

Parmi ses écrits, certains nous semblent très antireligieux, d’autres sont au contraire imprégné d’un christianisme latent. A la lecture de ces textes, Eric Vinson considère que l’idée de Dieu est pour Jaurès une évidence sans qu’il cherche à la définir. Il est donc sans doute agnostique, d’autant qu’il reste marqué par une éducation et une culture catholique, transmis notamment par sa mère, pratiquante. Au-delà, il vivait encore une spiritualité qui transparait dans nombre de ses écrits.

Au final, la position de Jaurès apparait subtile, anticléricale certes mais sans hostilité au christianisme, et vivant d’une spiritualité aux racines évangéliques. Pour Eric Vinson, s’il n’est plus chrétien, Jaurès est christique ; il a rompu avec le catholicisme tout en continuant à se réclamer implicitement des valeurs évangéliques. Comme par exemple lorsqu’il considère qu’« il faut sortir du cléricalisme pour sauver le christianisme ».

Un héros socialiste

Si la figure de Jean Jaurès rencontre le succès, c’est peut-être qu’elle devenue une image rassurante (voire inoffensive) qui ne provoque guère de débat. Même Sarkozy a pu s’en revendiquer (bien qu’il s’agisse là d’une véritable usurpation).

Jaurès est d’abord (chronologiquement) la première grande figure de la gauche française, mais la vivacité du souvenir jaurésien est fonction des débats qui traverse les socialistes. Il est ainsi éclipsé dans l’après-guerre mais revient à partir des années 1970. Jaurès incarne l’unité socialiste et la participation au pouvoir, deux thématiques très présentes dans la décennie qui voit l’unification des socialistes puis l’élection de Mitterrand.

Si Jaurès est (heureusement) un des rares martyres que peut exhiber le PS (Brossolette est négligé a cause de son anti-gaullisme), il s’inscrit dans une généalogie des héros socialistes qui pour beaucoup sont malheureux en politique : Blum (battu par Mollet en 45), Mendès-France, (et aussi Rocard et Delors si on se limite à la Deuxième Gauche).

Redécouvrir que la gauche n’est pas antireligieuse

Enfin, ce qui me parait le plus intéressant est qu’on redécouvre aujourd’hui le Jaurès religieux alors que la question de la relation entre socialisme et religion n’est plus un enjeux. On raille encore parfois les chrétiens de gauche, mais cela n’a rien à voir avec les tensions des années 1970.

Par contre, la question de la laïcité et de la relation entre religieux et politique revient en force, autour à la fois des mobilisations sociétales (genre LMPT) et de l’islamisme. Jaurès est alors une figure utile pour montrer que la gauche (dont il est une figure incontestée) n’est pas antireligieuse. Au grand dam des tenants d’une gauche laïcarde et bien-pensante (ici par exemple).

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