Une indignation (f)utile ?

Nous sommes tous sidérés par l’attentat qui a frappé Charlie Hebdo. Dans l’immédiat, il suscite auprès de tous une indignation naturelle, quasi-viscérale. L’indignation est nécessaire et utile, mais aussi facile et fragile car ce n’est que dans la durée que se gagnera le combat contre l’intolérance.

Ce n’est pas jouer les Cassandre que de prédire que beaucoup cèderont à la tentation de la récupération politique. Vincent Soulage, pour qui ces évènements rappellent de funestes souvenirs (il s’en explique dans son texte), envisage le scénario pessimiste pour mieux l’exorciser, et surtout nous y préparer.

Solidaires avec toutes les victimes

 » Dans l’immédiat, c’est logiquement, naturellement, l’émotion qui prend le dessus ; l’indignation générale va défendre la liberté de la presse et mettre au ban l’extrémisme. Mais combien de temps cela durera-t-il ? Il n’a fallu que quelques minutes pour voir apparaître des commentaires anti-musulmans, et certains accusent même déjà Hollande ! Alors qu’est-ce que ce sera demain ?

L’identité de la cible (un journal connu pour s’attaquer à toutes les institutions et à tous les extrémismes) et le peu que l’on sait sur les auteurs (ils ont crié « Allah akbar ») impose immédiatement dans l’opinion l’idée que les auteurs de cet attentat sont des islamistes. Que cela soit ou nous vérifié par les faits n’a plus aucune importance.

Une récupération politique inéluctable

Pas besoin d’être grand clerc pour savoir que la droite extrême (et pas seulement l’extrême-droite), celle qui cache mal (voir pas du tout) son raciste et son islamophobie, va trouver dans ces évènements une justification à la peur qu’elle essaie de répandre. Elle a malheureusement reçu en la matière le renfort récent de plusieurs auteurs plus ou moins estimables (Houellebecq et Zemmour). D’ailleurs les études d’opinion montrent bien que l’électorat de droite fait de la question identitaire un sujet essentiel de préoccupation (d’autant plus important qu’on est à droite).

La tentation sera aussi forte à gauche de s’engouffrer sur ce sujet facilement clivant. D’une part il permet de souder (au moins temporairement) toutes les forces de progrès, très au-delà de la majorité présidentielle (elle-même en délitement), et même de leurs adjoindre une partie du centre-droit ouvert à l’étranger. D’autre part, c’est une thématique en or pour renouer le lien entre le PS et les populations issues de l’immigration et vivant en banlieue, liens distendus après le mariage homosexuel. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que François Hollande a commencé (certes discrètement) à remettre le sujet de l’immigration et de l’identité sur le tapis lors de ses interventions récentes.

La réponse évidente est-elle efficace ?

La réponse peut sembler évidente : rappeler que les extrémistes qui ont perpétré cet attentat ne sont en rien représentatif de l’Islam (si tant est d’ailleurs que leur motivation soit effectivement religieuse). Mais on le fait à chaque fois et ce discours semble n’avoir que peu fait reculer à la fois l’extrémisme et l’islamophobie. De plus, iI est malheureusement à parier qu’on pourra toujours dégoter un groupuscule ou quelques allumés, au Moyen-Orient ou dans nos banlieues, pour expliquer que c’est un châtiment justifié pour les blasphémateurs de Charlie Hebdo. Et une fois de plus, un drame humain, intolérable sera l’objet de polémiques politiciennes qui, trop souvent, ne font qu’alimenter les extrêmes.

Vous pourrez me trouver pessimiste, mais l’auteur de ces lignes a malheureusement une expérience dans le domaine. En 2002, l’assassinat de plusieurs élus du conseil municipal de Nanterre par un déséquilibré a d’abord donné naissance à une vague d’indignation généralisée (qui nous a d’ailleurs beaucoup aidé). Mais très vite, la logique politicienne avait repris le dessus. Jacques Chirac, alors en campagne électorale, en avait fait un des exemples d’une insécurité qu’il voyait galopante. Et un mois plus tard, c’est l’extrême-droite qui accédait au second tour de l’élection présidentielle. Dix ans plus tard, presque jour pour jour, l’action criminelle de Mohamed Merah avait aussi suscité des dérives rapides, sur l’insécurité et l’islamophobie.

De quoi vous dégouter de l’action collective (je le sais, j’ai failli renoncer). Or, c’est au contraire de notre action au quotidien que la France a besoin. Pas (seulement) de grandes manifs ou de tractages sur les marchés, mais aussi de tous ces petits gestes qui font vivre le lien et la liberté. Cette liberté qui fait que Charlie hebdo peut se moquer des religions qui aujourd’hui le défendent, que le journal peut dénoncer la police et être protégé par elle, et que parmi les policiers victimes se trouve un Ahmed.

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Une réflexion au sujet de « Une indignation (f)utile ? »

  1. Merci Vincent d’inviter à ne pas laisser l’émotion empêcher de penser, de comprendre… Et commencer à ouvrir les questions, la réflexion… « Le mal est polymorphe » (les maladies mentales, la désertion de l’éducation dans certains quartiers, les replis identitaire, la crise economique et les inégalités sociales, la montée de l’extreme droite…) et profond

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