Naufragés

 

(c)Collectif des Associations UniesNous sommes peu ou prou tous des naufragés. Mais, comme en toutes choses, il y a en a qui le sont plus que d’autres. Cependant, cela dépend du regard porté et, pourquoi pas, de l’actualité. Ces derniers jours, les journaux, au moins radios et télévisés, ont mis en exergue les vacanciers bloqués sur les routes des sports d’hiver. Ces derniers ont été obligés de faire une halte en gymnase et autre hébergement de fortune ; faute d’équipements nécessaires pour atteindre leur havre de sport…
Pourtant, toute l’année des hommes, des femmes, des enfants sont contraints à être hébergés dans des logements de ce type. Il a fallu qu’une première personne SDF meure à Douai, hier soir, pour que cela fasse la Une des journaux… Drôle de monde où la pauvreté à la première place que lorsqu’elle devient gênante ?

Bonne nouvelle : selon l’INSEE, il y aurait eu 200 000 personnes pauvres de moins entre 2011 et 2012 même si l’aide alimentaire a concerné en 2014 environ 3,5 millions de personnes, soit une augmentation de 10% entre 2012 et 2013.

Mort

Nul besoin de statistiques pour s’apercevoir qu’il y a davantage de personnes sur les bouches et stations de métro qui vivent de manière précaire. La dernière campagne de collecte de fonds de la Fondation Abbé Pierre l’illustre à sa manière.

Alors, pourquoi attendre l’hiver pour en parler ? Est-ce si anodin pour que l’on en parle que lorsque l’évidence est là, devant nos yeux ?

Ou bien lorsqu’un maire, bon communiquant, décide de mettre en cage des bancs publics ? Je ne sais pas si c’est de l’hypocrisie, de la programmation éditoriale ou un simple marronnier. Mais ceux qui dorment et meurent dehors, que la vie malmène, souvent du fait d’un accident de vie, méritent plus que des simples reportages anecdotiques sur le « vivre à la rue en hiver ». Leur vie mérite mieux que leur mort.

Thermomètre

Tout au long de l’année l’État, aidé par des Associations, œuvre auprès des personnes à la rue. Ensemble, avec elles, des solutions pérennes d’hébergement sont recherchées. Mais le nombre de places d’hébergement est insuffisant au regard des besoins des personnes à la rue. Toutefois, l’hiver arrivant, l’État engage les préfets à mobiliser gymnases, casernes et autre locaux disponibles. Ces mises à disposition expliquent, peut-être, le fait que les personnes sans abri meurent plus l’été que l’hiver. Ce qui peut sembler étonnant c’est que ces mobilisations hivernales se font par pallier. Si le thermomètre baisse trop, des dispositifs supplémentaires sont ouverts. Dormir dehors la nuit lorsqu’il fait 5 degrés doit sans doute être plus confortable que lorsqu’il y fait -2 ou -3… Pourtant, le gouvernement s’était engagé, en novembre 2013, à mettre fin à la gestion saisonnière de l’hébergement d’urgence. Cet objectif a été confirmé récemment par Sylvie Pinel, Ministre du Logement, de l’Egalité des territoires et de la Ruralité. Il est heureux de réentendre l’engagement du Gouvernement, mais hélas, ce ne sont pas des propos performatifs… bien au contraire.

115

Dans son baromètre 115 de novembre dernier, la Fédération Nationale des Associations de Réinsertion Sociale (FNARS) écrit : « En novembre 2014, sur les 17 000 personnes différentes qui ont appelé le 115 dans les 37 départements du baromètre, ce sont plus de 9 000 personnes qui sont restées sans solutions d’hébergement malgré leurs demandes répétées aux 115 ». Ces chiffres sont le signe d’un échec du modèle actuel de prise en charge de l’hébergement d’urgence.

Il n’est pas possible qu’en France, en 2014, nous soyons obligés de laisser mourir de froid, de faim, de solitude et d’errance tant d’hommes, de femmes et d’enfants.

Mobilisation

Les Associations se bougent, les collectifs travaillent, les collectivités territoriales ne cessent de se mobiliser pour lutter contre l’exclusion. Mais sommes-nous encore capables d’indignation, d’insurrection et de nous mobiliser pour ce scandale qui est bien plus un « choc de civilisation » que le mariage pour tous ? Cela ne suffit pas, bien sûr. Il faut du temps pour que des dispositifs se mettent en place. Nous parlons là d’êtres humains, pas d’objets. Mais il y a urgence.
60 ans, après le fameux hiver 54 et cri de l’Abbé Pierre où en sommes-avec ceux qui nous excèdent ? Avons-nous réussi à monter un projet de société où le plus fragile, le plus pauvre ne soit plus condamné à être à la Une des médias que lorsqu’il meurt dans le froid ? Même s’il faut se réjouir que les personnes en situations d’exclusion aient une parole qui compte au sein par exemple du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) ou bien encore du Conseil Consultatif des Personnes Accueillies (CCPA).

Cette soudaineté médiatique lorsqu’il fait froid et que des personnes SDF meurent à la rue peut nous donner à réfléchir sur la manière dont notre société considère le vivre ensemble. Il semble qu’il y ait une sorte de réservoir à sujets, de bienséance à communiquer selon les périodes. Pourtant les personnes qui vivent et dorment à la rue ne tombent pas du ciel telle la neige en hiver. Chaque jour pour elles est un combat où il faut trouver un peu de chaleur, de quoi se nourrir et… assouvir ses besoins physiologiques. Ne l’oublions pas lorsque nous les croisons et essayons de leur manifester non de la compassion mais juste un regard ordinaire.

Note

Deux lectures à propos de ces personnes sans abris, ces personnes tellement visibles que nous ne les voyons plus. Le premier est une critique avisée et affutée de notre société médiatique à l’égard des personnes SDF. Il est de Patrick Declerck, anthropologue et philosophe : Le sang nouveau est arrivé: L’horreur SDF ; le second est un récit de compagnonnage avec des personnes sans domicile fixe par le jésuite Philippe Demeestère : Les Pauvres nous excèdent.

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6 réflexions au sujet de « Naufragés »

  1. Pendant 31 ans j’ai milité pour l’hébergement des personnes en difficulté sociale et j’ai créé des centre d’hébergement et d’accompagnement. Ca coûte plus cher que les distributions alimentaires mais c’est plus efficace. Même si ces distributions de vivres répondent à une urgence, elles n’apportent pas de solution durable pour ces aidés. Je n’ai jamais sauvé personne. Ce sont les personnes en difficulté elles mêmes qui se sauvent quand on leur en donne les moyens. Comment aller au boulot, pour peu que vous en ayez trouvé un, si vous êtes malade? Comment se soigner si vous êtes à la rue ? Comment se reposer dignement si vous n’avez pas de logement décent et chauffé en hiver ? Comment avoir une vie sociale normale avec une compagne, des enfants si vous êtes à la rue ?
    Le naufragés de la route, ? oui bien sûr mais ne nous faite pas pleurer dans les chaumières, avec des gens qui ne sont pas loin d’accuser les pouvoirs en place d’être cause des intempéries…Pour les uns c’est le dérèglement climatique, d’autres ne sont pas loin de penser que Dieu y serait aussi pour quelques choses…Pourquoi pas le « diable » tant qu’on y est ?
    Sans doute allons nous assister à une surenchère politique où les gens de l’opposition et ceux qui briguent le pouvoir vont dénoncer l’incurie des élus en place et nous faire des propositions qu’ils ne tiendront pas s’il accèdent aux manettes. Le passé est éloquent en ce domaine Non ?
    Bien sûr qu’il faut répondre à l’urgence mais si nous ne sommes pas prêts à aller au delà une fois l’hiver terminé, pourquoi sauver ces personnes aujourd’hui ? Ca coûte beaucoup d’argent ! oui !
    et alors ne feraient-ils pas partie des prioritaires ? Des lieux d’accueil, du personnel spécialisé et des moyens financiers pour une véritable insertion par le travail (car du travail il y en a) mais ce qui manque c’est une réelle volonté politique pour passer à l’acte. Allons-nous laisser le soin au FN d’apporter « sa » solution dont on peut redouter la mise en œuvre ?
    Les armées de bénévoles de toutes ces associations d’assistanat devraient aussi se mobiliser pour aller au delà du colis alimentaire, qui n’a jamais redonné sa dignité à une personne en difficulté. Qui fait plaisir à qui dans cette histoire ? A la fin de l’hiver ils vont publier les chiffres records de distributions de repas, mais pourront-ils nous dire combien de ces personnes aidées auront retrouvé une autonomie sociale ?
    C’est plus facile de critiquer que de faire, mais mon âge et ma santé ne me le permettent plus, Les associations et institutions que j’ai créées ou dirigées continuent ce travail d’accompagnement et de retour à l’autonomie par le travail et le logement, mais on mégotte sur leur financement.

    • Bonjour,

      Merci de votre commentaire. Oui, tout cela a un véritable coût et demande un vrai engagement des pouvoirs publics. Mais qui cela intéresse vraiment ? Est-ce rentable électoralement ? Il y a toujours une part d’électoralisme, si ce n’est pas de démagogie dans les politiques publiques, hélas.
      Quant au problème du logement, il y a un effet de glisse qui est handicapant. Les personnes qui ont le plus besoin d’être hébergée, le temps de reprendre souffle, ne peuvent pas l’être en grand quantité. En effet, les dispositifs les plus légers, en terme d’accompagnement, de type hôtel social sont occupés par des personnes qui pourraient être logées dans le domaine privé. Mais, les prix et les garanties demandés sont tels que ce n’est pas possible. Il faudrait continuer une politique offensive de construction de logement et se battre pour des loyers honnêtes…
      Merci encore de votre engagement.
      PBCS

  2. Merci Pierre-Baptiste. Ton article m’a fait me souvenir de ce passage du livre d’entretiens écrit sur l’abbé Pierre en dialogue avec Jean-Marie Viennet qui fut son confident. Il y évoque le « naufrage » de l’abbé Pierre sur le Rio de la Plata.

    René Poujol. Devant la souffrance du monde, l’abbé Pierre devient homme de révolte et de colère! C’est l’image que nous gardons tous de lui.
    Jean-Marie Viennet. Oui, parce qu’il constate que, face à la misère et à l’injustice, les individus comme les gouvernements, spontanément, se résignent, ne veulent pas voir et donc ne font rien, ou si peu! Il y a une anecdote assez significative de ce point de vue. Lorsqu’en 1963 il fait naufrage sur le Rio de la Plata, les journalistes accourent du monde entier pour «couvrir» l’événement. L’abbé Pierre les prend à partie, leur reprochant de ne s’intéresser qu’au fait divers qu’il vient de vivre, certes tragique, mais momentané et circonscrit, alors qu’à quelques kilomètres de là, dans de grandes agglomérations urbaines, des centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, survivent dans des conditions infra-humaines. «C’est leur vie qui est un naufrage permanent, ce sont eux les noyés qui sombrent chaque jour, jusqu’à en perdre la vie, dans la plus totale indifférence. Parce que vous, journalistes, avez décidé de porter ailleurs votre regard.» (Le secret spirituel de l’abbé Pierre, Ed. Salvator, 2014, p.65)

    Le message vaut pour aujourd’hui. Merci de nous l’avoir rappelé.

    • Tu fais bien René de citer l’Abbé Pierre, figure emblématique de l’engagement politique (et chrétien) auprès de ceux dont la vie n’a pas fait pas de cadeaux.
      Dans son discours à la Curie le 22/12 dernier, François cite cette phrase, qu’il a lue un jour : « les prêtres sont comme les avions: ils sont dans les journaux quand ils tombent, mais ils y en a tant qui volent; beaucoup critiquent et peu prient pour eux ». Il dénonce ainsi cette même maladie médiatique que l’Abbé Pierre….
      Mais, parler des belles et bonnes choses, de ces hommes et ces femmes qui se battent au quotidien pour que d’autres aient pleinement part à notre société ; de ces personnes à la rue qui se battent ordinairement pour s’en sortir… Est-ce rentable ? Il faudrait, sans doute, changer de modèle de société… Et cela dépend aussi de nous.

      Merci encore René de rappeler cette belle figure de l’Abbé Pierre, qui fut, toutefois, précédée d’autres dont certain d’outre manche… 😉

  3. C’est une des toutes premières fois que je viens sur le site! . J’ai toute ma vie travaillé auprès de personnes en difficulté, isolées. A mon age je n’ai plus la force d’etre sur le terrain. J’ai fait un bond en voyant ce texte pour ce qu’il dit. Il y a une certitude : ceux qui ont vraiment fait avancer les choses sont usés et leurs recommandations transformées! Tout est a reprendre. L’Etat a trouvé dans les associations et les bénévoles des gens dociles sur lesquels il se décharge. LA MISERE, LA PAUVRETE sont une HONTE pour toute NATION. Actuellement ces personnes sont une variable d’ajustement. Il n’y a aucune gène pour créer des êtres cassés et écrasés. On ne peut pas aller dans les  » bonnes oeuvres » et se comporter à la sortie en prédateur. On ne peut pas devenir un technicien de la pauvreté froid. Lutter contre l’exclusion comprend deux éléments indissociables : un cheminement fraternel avec la personne et une lutte contre ceux qui fabriquent l’exclusion. De l’argent oui et non tout dépend comment on vit la république et pour certains la foi. Il faut également mettre un bémol envers les brasseurs d’air. On raisonne encore comme dans la première moitié du XX°siècle envers la pauvreté ! Pourquoi on a stoppé les avancées faites par la sueur de certains militants (ou sont passés toutes ces personnes que l’on voyait et que l’on voit dans les grands rassemblement?). ON A PREFERE SECOURIR PLUTOT QUE DE METTRE L ETRE HUMAIN DEBOUT ! Courage et Force à ceux qui sont en partage ! Regardez bien il y a des personnes isolées qui font merveille ! ps: avec mes quelques forces je suis en lien avec des personnes qui sans bruits quittent l’église ( bapteme civil etc…..) là aussi il y a à dire et s’est lié à l’exclusion)…..

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