La CFDT a 50 ans

Née en 1964 de la déconfessionnalisation de la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens), la CFDT a fêté ses 50 ans le 5 novembre en présence de Manuel Valls, avec un peu d’autocélébration et une grande discrétion sur son origine chrétienne. Vincent Soulage revient, à la fois en historien et en militant, sur cet anniversaire et s’interroge : la CFDT s’inscrit-elle encore dans la continuité du catholicisme social ?

 

Tribune des 50 ans

Image CFDT (c)

Pour fêter ses 50 ans, la CFDT a organisé le 5 novembre un grand rassemblement avec un plateau prestigieux : des Premiers ministres (Rocard, Raffarin, Valls), tous ses anciens secrétaires généraux (E. Maire, J. Kaspar, N. Notat, F. Chérèque), beaucoup de responsables associatifs, et des centaines de militants (des échos dans La Croix ou Libération). Elle l’a fait à la Mutualité, temple de la laïcité, installé face à l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, siège d’une Église qui s’est arrêtée avant Vatican II[1]. Tout un symbole car la CFDT n’assume pas très bien son héritage chrétien.

Un héritage à assumer

C’est en partie ce à quoi l’ont appelée les analystes présents à la tribune pour une première table-ronde (les journalistes H. Hamon et M. Noblecourt, l’historien F. Georgi entre autres, à revoir sur le site de la CFDT). Vu d’aujourd’hui, on imagine mal le poids et les tensions du débat de 1964 sur la déconfessionnalisation. Malgré les concessions réciproques, 10% des adhérents refusent le compromis final et fonde une nouvelle organisation qui reprend le nom de CFTC (mais ni le patrimoine ni les archives). Elle reçoit très vite le soutien du gouvernement gaulliste mais pas celui de l’épiscopat. On est alors en plein concile Vatican II et la déconfessionnalisation est une des marques de l’ouverture qui souffle alors dans l’Église catholique.

Car la CFTC appartenait bien au monde catholique. Dès la fin du XIXe s, l’Église catholique se préoccupe de la « question sociale » c’est-à-dire la croissance d’une population pauvre et souvent ouvrière, dans un contexte d’installation du capitalisme[2]. L’encyclique Rerum Novarum (1891) fonde une pensée sociale de l’Église qui s’oppose simultanément au capitalisme et au communisme.

Parallèlement, les fidèles s’organisent dans des associations qui constituent le Catholicisme social. Certains regroupements se font sur une base professionnelle et conduisent à la création de syndicats chrétiens. Ils se réunissent en 1919 pour lancer la CFTC, Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, qui revendique explicitement s’inspirer de la pensée sociale de l’Église.

Une double déconfessionnalisation

A partir des années 30, la CFTC accueille en masse des militants issus de l’Action Catholique, et notamment beaucoup de jocistes qui en deviennent les cadres. Catholiques convaincus, ce sont pourtant eux qui vont pousser à la déconfessionnalisation, avec la conviction que l’action syndicale doit être indépendante du religieux de même que du politique. Ils triomphent en 1964, quand la confédération se transforme en CFDT, Confédération française démocratique du travail, abandonnant la référence religieuse pour se tourner vers le socialisme démocratique. Ils participent ainsi au virage à gauche des catholiques français.

La déconfessionnalisation de l’organisation a précédé celle de ses militants. Beaucoup d’adhérents, comme beaucoup de Français, prennent leurs distances avec l’institution catholique, même s’ils ont été formés en son sein. Comme la revue Esprit (en 1977), on doit parler de « militants d’origine chrétienne » qui sont nombreux dans la confédération. Leur poids s’amenuise avec la déprise religieuse qui suit les années 60 et ils sont désormais sans doute très minoritaires.

Une présence résistante

S’il y a de moins en moins de chrétiens au sein de la CFDT, elle reste aujourd’hui encore un débouché majeur pour ceux qui ont été formé par l’Action Catholique. La preuve ? Son secrétaire général, Laurent Berger, a exercé la même responsabilité à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (1992-1994), et une récente présidente de la JOC, Inès Minin (2005-2009) vient de devenir secrétaire nationale. Et il n’est pas rare de découvrir, en discutant avec les permanents nationaux, qu’ils sont passés par l’un ou l’autre des mouvements d’Église (souvent Joc, Action catholique ouvrière ou scoutisme).

L’organisation a supprimé cette année l’humanisme chrétien de ses sources explicites d’inspiration. Cela répondait à des besoins d’affichage et à une perte de la mémoire au sein de l’organisation. Que cette décision n’ait guère fait débat ne l’empêche pas d’être une erreur.

Des valeurs persistantes

En effet, les valeurs que porte la CFDT restent très inspirées par la pensée sociale de l’Église. Depuis l’origine, elle refuse les corporatismes et veut défendre l’intérêt général. Acceptant le marché et évoluant vers le socialisme démocratique, elle rejette autant le communisme que le libéralisme économique. Dès 1978, elle reconnait que la radicalité est synonyme d’impuissance et privilégie la négociation. Réclamant plus de pouvoir pour les salariés, elle ne craint pas leur participation aux décisions de l’entreprise. Même si les termes sont parfois différents, ces positions sont proches voire identiques de ce que porte la pensée sociale catholique.

Même si dans le cadre syndical ou familial, elles peuvent apparaître déconnectées d’une inspiration religieuse, les valeurs du catholicisme social imprègnent les représentations et les propositions des militants cédétistes. Quand Jean Kaspar (secrétaire général 1989-1992) affirme « les valeurs ne s’affichent pas, elles se vivent » (et que le décalage actuel alimente le doute sur l’action publique), comment ne pas y souscrire en chrétien ?

Conclusion

En conclusion, la CFDT ne peut plus être considérée comme relevant du catholicisme social. Mais on peut en faire un exemple supplémentaire de ce catholicisme zombie[3] qu’ont identifié Todd et Le Bras.

Ultime remarque, à l’applaudimètre, ce sont les références aux combats féministes (l’IVG hier, l’égalité hommes-femmes aujourd’hui encore…) qui l’ont largement emporté. Sont-ce vraiment les combats prioritaires à mener demain ? Ce n’est pas un hasard si Laurent Berger a insisté pour faire du travail le lieu central (de création de richesse et d’émancipation).

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 Post-scriptum : la revue de la CFDT a prévu un numéro spécial de retour sur 50 ans d’histoire, et m’a sollicité pour un article. Il paraîtra en novembre, j’espère pouvoir le faire partager en ligne.

 

[1] Pour les non-parisiens, précisons que cette église est occupée depuis plusieurs décennies par des intégristes schismatiques de la Fraternité Saint-Pie X.

[2] Certains historiens voient l’existence d’une « première mondialisation » entre 1880 et 1914, qui s’accompagne (déjà) de la mise en place d’un capitalisme très libéral voire débridé. En réponse, les États vont initier (avec retard) les premières politiques sociales et réglementations du travail.

[3] L’expression leur sert pour désigner la résistance (voire le succès) des « valeurs organisatrices » du catholicisme sans référence à une transcendance. Pour les curieux, on trouve un regard court et critique sur ce site internet.

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Une réflexion au sujet de « La CFDT a 50 ans »

  1. En 1964 je travaillais en usine métallurgique en Côtes d’Armor (une centaine d’ouvriers) Avec quelques copains, dont certains n’étaient pas croyants, nous avions créé une section syndicale CFTC. C’est donc tout naturellement que nous allions devenir section CFDT après le congrès départemental à Saint Brieuc, auquel je participai. Le contremaître d’alors disait aux gars  » aujourd’hui Barbu il vous syndique et demain il vous mènera à la messe… » »Eh bien on ira dans le même banc » lui répondit l’un d’eux. Moi aussi je venais de la JOC que j’avais connue en post-cure sanatoriale à Marseille, où j’apprenais le métier d’électricien, après une tuberculose pulmonaire.
    Cette période fut l’occasion de faire bouger l’entreprise, qui allait enfin autoriser la création d’un syndicat et de délégués du personnels normalement élus et non désignés comme c’était alors le cas. Je me souviens aussi des joutes verbales, lors de ce congrès départemental, où les tenants de la CFTC ramaient pour conserver le fameux « c ». Ce syndicat a eu raison de faire ce choix à cette époque. Un militant ouvrier des années 70, Frédo KRUMNOV, qui allait prendre des responsabilités nationale dans la CFDT écrivait dans un livre « CROIRE », avant de mourir à 47 ans :  » Les travailleurs, croyants ou pas, sont souvent inconscients de la dimension d’AMOUR qui est présente dans la lutte et dans les projets de transformation de la société. Pas besoin donc d’être chrétien pour cela, Mais sans cette dimension portée par les croyants il manquerait quelque chose d’essentiel. Ils doivent imprégner l’action collective et les institutions sociales économiques et politiques d’un AMOUR vrai, vivant, puissant… »
    5O ans déjà ! Il faut continuer la lutte au nom de tous ceux et celles qui ont laissé leur santé et parfois leur vie dans cette lutte pour la JUSTICE et la LIBERTE; Jules Barbu.

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