Lampedusa, immigration: se poser les bonnes questions

La blogueuse Lepetitchose a suivi les commémorations du naufrage du 3 octobre à Lampedusa, qui a fait plus de 350 victimes, mortes à 600 mètres des côtes de l’île. Elle livre quelques rencontres et interrogations qui en ont découlé.

Crédit: Lepetitchose

Dans une ruelle de Lampedusa, Aba est assis avec des italiens locaux et son ami Bamé. Ils rigolent, répondent à leur téléphone et essaient d’alpaguer les passantes. Il y a un an, hagards, ils débarquaient sur l’île après avoir vu la mort de près. Leur salut : un pêcheur qui voulait taquiner le poisson dès le lever du soleil. Dans sa barque au retour, point de poissons mais 47 corps grelottants, traumatisés après un bain forcé. La plupart ne savaient pas nager. Sur le port, ils découvrent les cadavres de leurs compagnons que les gardes côtés ramènent petit à petit. 350 sur 500. Il y a 6 000 habitants sur l’île. Les proportions font mal.

Ce soir de 2014, je brûle de connaître leur histoire. Mais comment demander à deux hommes souriants de 20 et quelques années de raconter le pire jour de leur vie ? J’opte pour la subtilité : comment vous êtes-vous rencontrés ? En Libye. Nous étions retenus par les mêmes passeurs. « Retenus ». Le voyage avait commencé pour eux deux en Érythrée, une charmante dictature non inquiétée depuis des années.

Puis Aba dit : « Et il y a eu la nuit du 2 octobre, à 3 heures du matin. » Bamé lui tape sur l’épaule, Aba assure qu’il revient tout de suite, les deux s’enfoncent dans la ville. Pendant 48 heures, nos chemins se sont croisés régulièrement, toutes les deux à trois heures. Je n’ai jamais eu la fin de l’histoire. Aba sortait une blague, faisait un compliment sur mes cheveux et courrait ailleurs. Toujours un sourire aux lèvres.

Je suis restée avec mes questions. Mes questions bêtes : jusqu’où irais-je pour un avenir meilleur ? Ou juste un avenir ? Que serais-je prête à faire pour sauver mes enfants, mon amoureux, ma mère, mon père, mes frères, mes sœurs (grande famille, je sais) ? Quels périls affronterais-je pour pouvoir marcher dans la rue sans crainte, ouvrir ma bouche et dire mon opinion quand je le veux (ça veut pas dire tout le temps hein) ?

Aba et Bamé sont loin d’être demeurés ou idéalistes. Ils savaient très bien ce qu’ils risquaient même s’ils n’ont goûté à la mort que par hasard. Ils savaient très bien ce qui les attendait de l’autre côté de la méditerranée.

Que fait-on quand on est survivant uniquement parce qu’on était placé à droite du mat et pas à gauche ? Comment éviter la question lancinante : pourquoi moi ? Pourquoi eux ?

Crédit : Lepetitchose

Crédit : Lepetitchose

Je ne suis pas particulièrement attachée à ma nation, mais je me sens Française dès que je sors des frontières. Qui est-on quand chez soi n’est plus chez soi ? Je me le suis souvent demandée en rencontrant des personnes de la rue. J’ai réalisé ce que « avoir une adresse et un toit » a de fondamental pour « exister ». J’ai un endroit à quitter, j’ai un endroit pour revenir, j’ai un placard pour mes affaires, j’ai un « coffre » (une boîte quoi) pour ce qui est précieux pour moi (les cadeaux de ma grand-mère, les cartes d’anniversaire de mon grand-père), j’ai un lieu « refuge » où je peux me protéger des autres, j’ai un lieu où les accueillir aussi. Comment peut-on accueillir l’autre quand on n’a pas d’endroit pour « être » soi sans subir leur regard constant ? Et encore, quand je pars de chez moi, je n’ai pas de mer à traverser pour retrouver un endroit où je ne me sens pas étrangère à moi-même.

Aba et Bamé ne sont pas chez eux à Lampedusa. Mais sous le regard de Bartelemeo, l’Italien chez qui ils ont habité pendant quatre mois après le naufrage, leurs expressions de visage s’adoucissent. On les sent « à la maison », au sens anglais du terme « at home ».

Au Secours catholique, on entend souvent : « Une famille touchée par la précarité ne peut remonter la pente que si le regard des autres change. » On peut leur donner tout l’or du monde, si les parents sont encore regardés comme des incapables par les voisins, par les profs, leurs enfants n’auront jamais de respect pour eux.

Nous sommes tous sous le joug du regard de l’autre. Aba et Bamé étaient sous le joug de mon regard. Et je ne renvoyais pas une image positive d’eux. Avec leurs silences, avec leurs escapades, ils ont essayé de me faire changer.

Mais un regard ne ramène pas une personne décédée. Pendant la journée de commémoration, c’était parfois perturbant d’être ainsi au cœur de l’intimité des rescapés et des familles de victimes. Quand cette femme s’est effondrée face à la mer, psalmodiant une prière en érythréen, laissant échapper toute la tension de l’absence d’un père, d’un frère, d’un fils, d’un enfant, il semblait presque indécent d’être là. Mais comment porter son cri de douleur autrement qu’en restant ? Elle, quand elle parle toute seule, elle n’est, souvent, aux yeux du monde, qu’une immigrée de plus. Limite une femme stupide qui n’a pas compris comment il marche, le monde.

Tu as lu tout ça et tu as bien compris que je ne réponds pas aux questions que toi tu te poses : et on fait comment sans frontière pour transmettre ce sentiment « d’être d’une nationalité »  (parce qu’effectivement, l’existence de frontières me pose question, surtout quand je réalise que ce n’est qu’au contact d’un « autre » non « identitié » comme moi, que je saisis mon identité) ? Et on fait comment pour ouvrir nos portes à « toute la misère du monde ? Celle que seulement quelques braves arrivent à accueillir chez eux (grâce leur soit rendue) ?

Ce « toi » avec qui je dialogue constamment dans mon esprit – et souvent autour d’une bière – c’est ce frère que je ne comprends pas toujours (et vice versa) et qui me fait l’amitié de me considérer aussi comme sa sœur. Au moins jusqu’à ce que je lui donne ma réponse pied-de-nez : il faut se poser les bonnes questions dans la vie. Si tu ne sais pas lesquelles, reprends ce billet du début, arrête toi à la troisième.

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3 réflexions au sujet de « Lampedusa, immigration: se poser les bonnes questions »

  1. Très beau billet, merci, je ne peux évidemment pas imaginer la douleur d’une mère ou d’un père ayant perdu sa famille dans la Méditerranée.

    Pour le reste, mon avis est globalement celui de la IIIe République, à savoir celui de l’intégration ou le retour dans le pays d’origine. Je m’explique.

    L’intégration est très violente, mais nécessaire si l’on souhaite conserver un minimum d’unité dans le pays récepteur. Après, ma difficulté est que s’ils quittent un pays en guerre, le départ est assez compréhensible, évidemment, mais que s’ils quittent un pays en crise économique, ils privent leur pays de leurs propres forces. Ils peuvent évidemment apprendre de nouvelles choses en Occident, se former, comprendre. OK, c’est normal. Mais après, ce savoir a vocation à profiter aux pays émetteurs, pas à nous, donc le retour me parait nécessaire.
    Voilà, je suis peut être complètement à l’ouest par rapport à la situation, mais en tout cas, ce que je sais, c’est que les pays changent du fait de l’immigration. Et vite. Et qu’il est normal que les habitants de ces pays s’en inquiètent.

    Donc, que fait-on de cette contrainte, tout en respectant la dignité inconditionnelle de chacun ?

    • Tout dépend aussi de ce que tu appelles « guerre »… Pour l’intégration, j’étais très surprise : tous les rescapés à qui j’ai parlé sont allés s’installer en Norvège, aux Pays-Bas ou en Suède. Et tous, là-bas, suivent des cours mis en place par l’État pendant l’étude de leur demande pour un statut de réfugié. Beaucoup plus faciles pour s’intégrer… Ensuite, sur le « changement » suite à l’immigration : je suis d’accord sur ton diagnostic, pas sur le sentiment que tu ressens qui en découle. Il n’y a jamais eu une absence d’immigration entre les pays de la Méditerranée, jamais 🙂 Et en terme de chiffres, les pays du sud accueillent presque autant d’immigrés que les pays du nord ne le font (http://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/203/pop_et_soc_fr_472.2010.fr.pdf et c’était avant la grosse crise, avant les printemps arabes et avant plusieurs guerres au Moyen-Orient ; ces deux derniers ayant bien plus impactés en immigration les pays du sud de la Méditerranée que ceux d’Europe)

      • Je ne dis pas qu’il y aura absence totale d’immigration, je dis qu’il faut la décourager au maximum, surtout en ouvrant des perspectives dans les pays de départ.

        Concernant les pays du Sud, je ne sais sur quoi tu t’appuies, mais le papier, et notamment le schéma de la page 4, indique justement le contraire, à savoir que le Nord fait plus d’efforts, c’est à dire accueille davantage que le Sud (61 + 14 = 75M d’immigrés pour les pays du Sud, 62 + 53 = 115M d’immigrés pour le Nord et si on exclut l’immigration inter-zones, c’est 62 vs 14, c’est pas tout à fait la même chose). Et comme tu l’indiques, ça a du s’aggraver depuis 2005.

        Il est fort possible qu’on ne soit pas les plus mal lotis, bien sûr, c’est ce que dit l’INED. En revanche, nous sommes un pays à identité (très) forte. On se sent donc bien davantage « gêné » lorsque cette même identité change vers le multi-culturalisme, lorsque l’individu s’intègre juste assez pour comprendre les codes, mais pas assez pour devenir (symboliquement) gaulois. On a besoin de beaucoup moins d’immigrés que les autres pour se sentir mal à l’aise.

        Après, un pays comme l’Australie a pris des mesures très fortes pour limiter au maximum l’immigration, ce n’est pas pour autant un pays autoritaire, réguler les populations arrivant et leur laisser le temps de s’intégrer nécessite aussi qu’on maitrise le flux arrivant au maximum. Et je sais bien que ce qui n’est qu’un raisonnement abstrait doit être assumé en en face à face, c’est cruel, c’est couper un individu de ses désirs, et qu’il faut avoir le courage de lui dire cette dure information en face. Je le sais. Et pourtant, je crois que c’est nécessaire parce que le rythme d’intégration des nouvelles populations dépend uniquement de la population accueillant et non de l’individu.

        Mais ça n’enlève rien à toute l’amitié que j’ai pour toi ! 😉

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