La religion dans les séries politiques (5/5) : Entre dissidence et synthèse

Pour ce dernier acte, cherchons : quelles sont les figures originales qui révèlent une situation en mouvement aux Etats-Unis ? Des figures d’autant plus originales que Bartlet apparait comme un vrai catho de gauche.

Le 5ème et dernier épisode de notre mini-série en 5 épisodes, La religion dans les séries politiques, en juin-juillet sur A la table des chrétiens de gauche.

BONUS : Pour les mordus de séries télés, Télérama vous a concocté des menus d’été (un avant-gout sur le net et plus encore dans l’édition papier de mercredi).

Bartlet dans une cathédrale

Il reste tout de même des personnalités en décalage avec les deux postures précédentes. Ces figures, présentes dans À la Maison blanche, peuvent apparaître comme dissidente alors qu’elles sont des tentatives de synthèse anticipant parfois la réalité de la vie politique.

Les saisons 6 (narrant les primaires) et surtout 7 présentent une campagne présidentielle qui oppose un démocrate religieux et un républicain athée. La situation pouvait paraître totalement illusoire sous la présidence de G W Bush, et pourtant cela préfigure la campagne de 2008 et ses « deux candidats dont l’aptitude respective au parler religieux bouleverse les habitudes » (A Zambiras).

Un démocrate religieux

Le candidat démocrate de la saison 7, Matthew Santos, est d’origine latino et donc catholique. Il est d’ailleurs inspiré par un jeune sénateur noir, Obama, comme l’ont avoué les scénaristes. A la différence d’autres candidats démocrates (aussi bien dans la série que dans la réalité), il n’hésite à afficher sa foi et ses valeurs religieuses. On a déjà évoqué son intervention dans une église qui prit la forme d’une prédication. De même, il adopte sur l’avortement une position en retrait qui lui vaut des difficultés avec le lobby féministe, mais permet à sa directrice de campagne de rappeler « ce qui caractérise Santos : c’est un fervent catholique, pas un démocrate laïc » (7.06).

Ce personnage est le reflet d’un retour réel d’une gauche religieuse aux Etats-Unis depuis une dizaine d’année. Longtemps éloigné des évangéliques (qui à 70% ne se considèrent d’ailleurs pas conservateurs), les démocrates ont commencé à reconquérir l’électorat religieux en insistant sur les questions sociales et écologiques plutôt que sur la morale familiale et sexuelle. L’évolution était déjà sensible avec Al Gore, baptiste pratiquant à qui l’ont doit le documentaire écolo Une vérité qui dérange.

Ce type de campagne, capable d’envoyer des signes à l’électorat religieux, est repris par Barack Obama aux élections de 2008 : il a évoqué sa « foi active » redécouverte à l’âge adulte, délaisse un pasteur controversé pour s’inscrire dans une église mainstream, et prononce des discours aux accents de prédicateur. Anne Deysine estime qu’« Obama apparaît comme un véritable homme de foi. Sa maîtrise de la Bible et du langage biblique est perceptible dans de nombreux discours ». Pour Ariane Zambiras, « l’élection du quarante-quatrième président des Etats-Unis, de la campagne des primaires jusqu’à l’investiture, révèle une ouverture du parti démocrate vers la frange la plus religieuse de l’électorat américain ». Cela n’empêche en rien que le premier président noir soit détesté des ultra-conservateurs.

Un républicain athée

De son côté, le candidat républicain, Arnold Vinick, est un modéré triomphant (aux primaires) des radicaux, comme le sera John Mc Cain. Ses prises de positions (en particulier son libéralisme très relatif sur la question sensible de l’avortement) le distinguent nettement de la base républicaine traditionnelle. On devine le penchant intégraliste de cette dernière dans son soutien initiale à un autre candidat (par ailleurs au révérend), puis dans les fréquentes mises en garde de l’équipe de campagne de Vinick. Pour se concilier cette base, il doit tout de même s’enticher d’un vice-président conservateur et pratiquant, Ray Sullivan, proche de ce que sera Sarah Palin.

Le positionnement religieux original du républicain est au cœur de l’épisode 6.20 (« In god we trust » / « Politique et religion »). Il s’y trouve en difficulté suite à une invitation à prier du révérend Butler (qu’il vient de battre aux primaires). Malgré les pressions de son équipe, il refuse de s’y rendre ; mais ce n’est qu’en privé qu’il peut avouer ne plus vraiment croire en Dieu. Faire profession d’athéisme étant impossible pour un candidat, et encore plus un républicain, Vinick se fait, dans un contre-emploi surprenant, le meilleur défenseur de la séparation entre Églises et Etat. Il déclare en effet à la presse :

Je respecte trop son église pour l’utiliser à des fins qui pourrait paraître politique. Et c’est ce que je ferai si dimanche je me rendais à son invitation. Pour être franc, ce serait un acte politique totalement dépourvu de sincérité. J’ai peut-être tort, mais je suspecte nos églises d’abriter déjà suffisamment de charlatans.

Que devient la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans un gouvernement si on doit passer un examen religieux pour entrer dans ce gouvernement ? […] Si vous demandez aux hommes politiques de dévoiler publiquement leur foi, vous allez entrer dans un processus de mensonges. […] Si vous avez des questions d’ordre religieux, veuillez vous adresser à l’Eglise. »

Extrait : Vinick défend la séparation du politique et du religieux.

En regard, et c’est une réalité, Jed Bartlet apparait comme bien plus religieux, ce qui lui est même reproché lors de l’échange privé qu’il a précédemment avec Arnold Vinick :

Bartlet : Je peux m’arranger pour glisser que la religion d’un candidat ou sa fréquentation de l’église n’a rien à voir dans le choix d’un président.

Vinick : Vous allez dire ça en allant à l’église ?

B : M’accuseriez-vous de politiser le fait que j’aille à l’église ?

V : On ne compte plus le nombre de photos de vous arrivant à la messe.

B : J’y allais tous les dimanches longtemps avant d’entrer en politique.

Bartlet, un catholique progressiste…

Au sein de son équipe, Bartlet est effectivement atypique. Catholique pratiquant, il a même voulu devenir prêtre, avant de rencontrer sa femme. Comme aujourd’hui Obama, il a les outils pour parler à l’électorat évangélique mais n’en partage guère les valeurs et encore moins le rapport au politique. Il est capable d’utiliser les pratiques évangéliques en les détournant.

Il en est ainsi de leur gout prononcé pour les citations bibliques et les références aux Ecritures Saintes. S’il maîtrise le texte biblique, il refuse la lecture littérale qu’en font les fondamentalistes et s’en moque ouvertement dans une scène d’anthologie où il ridiculise une animatrice radio (2.03)[1]. Cette dernière donnant des conseils fondés sur la Bible, Bartlet l’interroge sur des commandements d’absurdité croissante pris de manières littérales, en donnant les références exactes.

Extrait : Bartlet ridiculisant une animatrice radio évangélique

Second exemple, la prière et la relation à Dieu sont présentées comme des ressources pour les politiciens face aux choix et aux difficultés. L’exemple pourrait venir de G W Bush, qui organisait des séances officielles de prière à la maison blanche. Mais si Bartlet s’adresse lui aussi à Dieu, il se distingue des évangéliques par le caractère discret de cette piété. Elle est certes connue de tous, mais rarement publique. A titre d’exemple, la venue d’un prêtre à la maison blanche, alors que Bartlet refuse la grâce d’un condamné à mort, se fait dans le secret (1.14).

La dimension christique du récit

Enfin, on ne peut pas comprendre le personnage du président Bartlet en faisant l’abstraction de sa dimension christique. Voir le président des Etats-Unis comme le sauveur du monde n’est pas très original (le célèbre navet Independance Day nous en fournit un exemple caricatural), mais À la Maison blanche va plus loin. Bartlet donne parfois l’impression d’un homme pieux et idéaliste égaré dans un monde politique cynique et violent. Il en fait d’ailleurs l’expérience dans sa chair lorsqu’il est victime d’un attentat (1.22). A travers son discours dans la cathédrale (2.22), il se positionne en serviteur humble de Dieu, prêt même à abandonner ses fonctions.

Il rassemble autour de lui une équipe de pêcheurs et de fragiles. Tous sont animés de bonnes intentions mais ont leurs faiblesses : les addictions de Léo Mc Garry, la cow-girl de Sam Seaborn, le passé familial de Josh Lyman, l’errance sentimentale de CJ Craigh… Leur recrutement, narré au début de la saison 2, les montre abandonnant tout pour un engagement dans l’aile Ouest qui fonctionne comme un chemin de rédemption. L’un d’eux finit même par trahir (Tobie Ziegler, dans la dernière saison). La référence aux Apôtres est subtile mais opérationnelle.

En guise de conclusion

Ces personnalités complexes sont justement ce qui fait le sel de la série À la Maison blanche. Les évangéliques caricaturaux n’y occupent qu’une place de troisième ordre, à la différence de Scandal qui a choisi d’incarner le fondamentalisme par une femme. Pourtant, c’est bien sur les traces explorées par la série d’Aaron Sorkin que semble avancer la société étatsunienne sous la présidence de Barack Obama.

Les recompositions actuelles aux Etats-Unis (avec la déconnexion partielle entre l’électorat religieux et le conservatisme politique) ne les rapprochent pas pour autant de l’Europe. Le Vieux continent est lui marqué par des crispations parallèles des défenseurs de la laïcité (masquant parfois mal leur islamophobie) et les partisans d’un conservatisme social aux racines religieuses (stimulé par les réformes sociétales en cours). Mais qu’ils soient politiques ou religieux, ces débats sont encore très rares dans la production audiovisuelle européenne.

[1] Il s’agit de l’extrait de la série le plus consulté sur Youtube.

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