La religion dans les séries politiques (4/5) : des figures du détachement

Les médias sont facilement attirés par les évangéliques, si exotiques à nos yeux d’européens. Mais on oublierait presque que la majorité des personnages adoptent au contraire une posture manifestant le détachement entre politique et religieux.

Avec un peu de retard, le 4ème épisode de notre mini-série en 5 épisodes, La religion dans les séries politiques, jusqu’au 16 juillet les mercredis sur A la table des chrétiens de gauche par Vincent Soulage.

House of Cards

Une part importante de l’électorat et du personnel politique américain est très éloignée du stéréotype évangélique qui obnubile les médias européens. Si l’Amérique compte une moitié de pratiquants (55% des étatsuniens fréquentent un lieu de culte plus d’une fois par mois), c’est que l’autre moitié est non-pratiquante. Et il existe bien une Amérique qui vit sa foi de façon discrète, voire ne vit rien sur le plan religieux, et qui surtout détache le religieux du politique. Cette attitude semble si naturelle aux Français qu’on oublierait presque de la repérer dans les séries, alors qu’il s’agit tout de même de l’attitude majoritaire, qu’on retrouve auprès de trois types de figures.

 

Ceux dont on ne sait rien

De ce détachement, les figures les plus évidentes sont cette masse de personnages, parfois de premier plan, dont on ignore simplement l’identité religieuse. Tout au plus peut-on déduire qu’ils ne sont pas athées puisqu’ils participent aux cérémonies religieuses. On peut prendre l’exemple de Joshua Malina, qui joue dans À la Maison blanche (Will Bailey) puis Scandal (David Rosen, un nom qui vient d’ailleurs de la série précité) ; ses personnages semblent dénués non seulement de sentiment religieux mais même d’attache culturel à une tradition.

On peut inclure dans ce groupe ceux dont on devine l’appartenance confessionnelle mais qui restent extrêmement discret à son sujet. On apprend ainsi au détour d’une conversation que CJ Craig est catholique ou que Charlie Young fréquente une église protestante. Mais les positions éthique qu’ils vont adopter, parfois bien éloignées des impératifs du jeu politique, ne sont jamais justifiées par des motivations religieuses.

La faiblesse des motivations religieuses peut apparaître logique au sein des administrations démocrates dépeintes dans A la maison blanche et House of Cards. Elle est plus surprenante concernant les républicains de Scandal dont le récit ne laisse deviner aucune attache religieuse, à l’exception de l’incontournable Sally Langston. Au regard de la réalité du parti républicain, c’est sans conteste une des faiblesses de cette série.

 

Les cyniques

Le détachement peut aussi prendre la forme d’un cynisme, particulièrement abouti dans le cas de Franck Underwood (leader parlementaire des démocrates dans House of cards). Héros d’une série particulièrement désenchantée sur la politique, il semble n’avoir aucune conviction religieuse. Cela ne l’empêche pas d’avoir cyniquement recours aux espaces religieux au service de sa réussite politique personnelle.

Deux moments sont particulièrement révélateurs, prenant tout leur sens lorsqu’on les compare avec des évènements équivalents dans la série de référence. Dans les deux cas, les formes sont proches, mais les intentions profondément divergentes.

La première scène est celle d’une intervention dans une église lors de funérailles. En pleine campagne électorale, Matthew Santos, le candidat démocrate latino d’À la Maison blanche, se retrouve à prêcher aux obsèques d’un adolescent noir tué par un policier latino, et se lance dans un discours sur l’amitié nécessaire entre communauté (7.08). Dans House of Cards, Underwood prononce dans sa circonscription l’éloge funèbre d’une adolescente dans laquelle il fait un parallèle avec le décès prématuré de son propre père et explicite la colère que l’on ressent envers Dieu dans ces situations. Fait pour émouvoir l’assistance, ce discours est cependant complètement factice et il reconnait face caméra sa totale hypocrisie : «A vrai dire, je ne le connaissais pas beaucoup (…) c’est une bonne chose qu’il soit mort si jeune (…) mais je crois que c’est ce que ces gens avaient besoin d’entendre » (1.03).

Santos_UnderwoodSantos prèche l’amitié entre communauté tandis qu’Underwood reconnait l’hypocrisie de son éloge funèbre.

La seconde scène montre une visite solitaire dans une église, visite d’autant plus importante qu’elle prend place, pour les deux séries, dans l’épisode final d’une saison. La visite d’Underwood (1.13) lui sert à exprimer d’abord de façon véhémente son « dédain mutuel » envers Dieu. Il formule ensuite une prière qui ne s’adresse qu’à lui-même (et ne vise que son salut) au point qu’on doute de sa croyance. A l’inverse, Bartlet reste dans l’église où viennent d’avoir lieu les obsèques de sa secrétaire personnelle. Il interpelle le Christ et déverse sa colère envers Dieu dans un monologue long et émouvant (2.22) qui manifeste paradoxalement la profondeur de sa Foi ainsi que les racines religieuses de son engagement, et au terme duquel il renonce au pouvoir[1].

Extrait : la prière égocentrée d’Underwood.

 

Extrait : Barlet en colère contre Dieu

Refléter la diversité religieuse

Pour sortir du stéréotype évangélique, les séries peuvent également rendre compte, ou pas, de la diversité religieuse des Etats-Unis. Ce phénomène est particulièrement marqué uniquement dans À la Maison blanche, qui constitue encore une fois son originalité et sa qualité.

Le président Bartlet est catholique, confession à laquelle seul Kennedy a appartenu avant lui. Cette identité est connue de tous et reconnue en privé, mais discrète en public. La situation n’a cependant rien d’improbable puisque le parti démocrate compte nombre de catholiques dans ses rangs, à commencer par le vice-président actuel, Joe Biden, et le candidat de 2004, John Kerry ; on en trouve aussi au parti républicain, à l’exemple de Paul Ryan, colistier de Romney en 2008.

Dans le premier cercle qui entoure le président, personne ne manifeste de ferveur religieuse particulière. On ne rencontre surtout aucun protestant assumé, à l’exception de Charlie Young qui n’est cependant que l’assistant personnel du président. Par contre, on trouve deux catholiques (Léo Mc Garry et CJ Craig) et deux juifs (Josh Lyman et Tobie Ziegler). Mais sur les quatre, seul Ziegler semble fréquenter (de manière épisodique) une synagogue.

Pour tous ces professionnels de la politique, les évangéliques ne sont guère que des adversaires politiques peu estimés et avec lesquels on peut négocier mais pas dialoguer. Leurs conceptions de la politique et des relations avec le religieux sont diamétralement opposées. Tous les membres de l’équipe Bartlet défendent une religiosité d’abord privée, aux implications publiques plus réduites et reposant sur le primat de la conscience individuelle, bref une position en phase avec la modernité.

 Vincent Soulage

A suivre mercredi prochain : Entre dissidence et synthèse

 

[1] Bartlet, jusqu’ici hésitant, décide à ce moment de ne pas se représenter ; il change finalement d’avis à la fin de l’épisode.

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2 réflexions au sujet de « La religion dans les séries politiques (4/5) : des figures du détachement »

  1. Frank Underwood n’aurait jamais pu prononcer un tel (faux) discours dans l’église s’il n’avait pas lui-même une grande culture évangélique, ou protestante. Cette culture-là, biblique et typiquement américaine, est sous-entendue par le réalisateur et supposée connue par son public dans cette scène inoubliable. Underwood est parfait en prédicateur évangélique et c’est ça qui est troublant et comique à la fois.
    Dans la deuxième saison, Rachel Posner, manipulée par Doug Stamper, a, quant à elle, un rapport direct, explicite et croyant avec la Bible, qu’elle lit à haute voix. Elle s’inspire d’une autre chrétienne, en l’occurrence lesbienne. Dans une scène, très belle, dans l’église de cette amie, on assiste à un moment de louange qui m’a carrément ému en tant qu’évangélique ! Ces deux femmes évoquent à l’évidence le style et la culture évangéliques que le réalisateur traite certes d’une façon provocatrice (puisqu’elles forment un couple), mais non sans finesse. J’y vois même une forme de respect pour l’évangélisme et la foi en général.
    Donc, je ne suis pas totalement d’accord avec votre analyse du fait religieux dans House Of Cards. Ce qui ne m’empêche pas de saluer votre série d’articles.
    Henrik Lindell (ici, mes propos n’engagent que moi, SVP)

    • Merci de votre commentaire très intéressant.
      Underwood maîtrise bien sûr la culture protestante qui est archidominante dans la société étatsunienne. C’est d’ailleurs une obligation pour lui car sa circonscription est majoritairement composé de WASP (White Anglo-Saxon Protestant pour les non-initiés).
      Mais on voit bien que cette maitrise ne repose sur aucune conviction et qu’il l’utilise par cynisme. D’autres personnages sont plus sincères dans leur recours au religieux, telles les personnages que vous évoquez concernant la saison 2. Je ne l’ai pas encore vu, et je vais creuser le sujet.
      Ce que j’ai surtout voulu montrer, c’est que les séries nous montrent une grande variété de rapport au religieux, beaucoup plus en tout cas que ce qui transparait souvent dans les médias. Et bien sûr que le fossé entre les deux rives de l’Atlantique est encore immense (mais n’est-il pas en train de se réduire ?).

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