Où penser un catholicisme social pour notre siècle ?

La pensée catholique s’est toujours opposée au capitalisme libéral. Avec le pape François, cette opposition a retrouvé une vigueur, et l’enjeu est d’y associer très largement les fidèles. Mais quels sont les espaces où des chrétiens peuvent réfléchir ensemble à cette alternative et rêver qu’un autre monde est possible ?

C’était historiquement la mission de grands rassemblements tels que les Semaines Sociales, le Forum des Communautés Chrétiennes ou les États Généraux du Christianisme. Mais aujourd’hui, sont-ils des lieux de réflexion critique ou de ronronnement d’une pensée unique ? Cet article de Vincent Soulage se veut aussi un appel à réaction : faites des commentaires ou mieux, envoyez-nous vos textes. Ils seront compilés et publiés durant l’été afin de compléter (voire de nuancer) ce tour d’horizon un peu désabusé.

Une émission de Lyon Capitale sur « Que reste-t-il du catholicisme social ? ».

On a pu être surpris par le succès du livre de Gael Giraud, L’illusion financière (initialement sous-titré : Pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire). Il est pourtant la preuve que la fibre protestataire du christianisme social est encore très présente parmi le peuple de Dieu. La pensée sociale de l’Église catholique (comme celle des principales églises protestantes) a toujours critiqué à la fois les excès du socialisme (entendre : du communisme) et ceux du capitalisme (surtout dans ses versions libérales). Depuis sa naissance au XIXe siècle, elle cherche une alternative, une sorte de troisième voie, et c’est pourquoi les chrétiens se trouvent à l’aise dans la mouvance altermondialiste.

Le personnalisme communautaire de Mounier a donné une assise philosophique à cette pensée, mais comment la décliner face au défi du monde actuel ? Comment permettre aux chrétiens de participer à cette recherche et de se l’approprier ? Historiquement, de grandes manifestations avaient ce rôle, mais on doit s’interroger sur leur efficacité aujourd’hui.

 

Les Semaines Sociales de France

Faire connaître la pensée sociale de l’Église, c’est la mission que ce sont donnée les Semaines Sociales de France (SSF). Leur grand rassemblement annuel attire encore plusieurs milliers de personnes après des basses eaux au début des années 80. Présidée par Jérôme Vignon, elles ont une légitimité incontestable et sont capables d’attirer des personnalités. Mais elles ne sont pas exemptes de critiques. La dernière en date est particulièrement rude et vient d’être portée par François Soulage, qui vient de quitter la présidence du Secours Catholique, dans une récente interview publié dans Golias hebdo du 28 mai 2014 (accès réservé aux abonnés) :

« C’est une pensée très classique où se bousculent les idées à la mode. Je ne trouve pas dans les SSF de volonté de recherche, de travail critique sur le monde qui nous entoure (…) Les SSF pourraient être une instance critique avec les mêmes personnes à sa direction, mais il faudrait pour cela changer les manières de travailler et la nature des interventions afin de permettre une réflexion sur les alternatives possibles au monde actuel. Ce n’est pas le choix qui a été fait. Je le déplore. »

Le constat peut apparaître sévère (sans exclure qu’il y ait dans le propos un soupçon de provocation). Le public des SSF a su manifester des convictions fortes, comme en 2010 lors de la session sur les migrants : face à une assistance majoritairement hostile au discours sarkozyste sur les étrangers, Henri Guaino (conseiller du président Sarkozy) avait quitté un débat. Néanmoins, pour y avoir participé, je dois reconnaitre que si les intervenants sont souvent intéressants, les débats manquent aussi de concrets, de dimension critique et surtout de débouché. La moyenne d’âge (élevée, comme dans beaucoup d’initiative de ce genre) n’y est pas étrangère, et malgré les efforts d’une « commission jeunes », la parole des moins de 40 ans peine à être reconnue.

La dernière session, sur le travail, a essayé de mettre en avant des propositions concrètes, et la principale était la revendication d’un livret professionnel universel (LPU). Si l’effort est louable dans sa forme et la mesure intéressante, on peut se demander s’il s’agit de remettre en cause le capitalisme ou de simplement l’accompagner le moins mal possible. A l’instar d’une partie de la gauche française, les SSF n’auraient-elles pas perdu l’ambition de la transformation sociale ?

(si vous êtes d’un avis contraire, n’hésitez pas à réagir).

 

Les Etats Généraux du Christianisme

Lancé par La Vie il y a 4 ans, cette grande manifestation semble vouée à rassembler le catholicisme d’ouverture (c’est-à-dire l’ensemble de ce catholicisme qui accepte le dialogue avec le monde moderne sans rêver au retour de la chrétienté). Mais elle marche clairement sur les plates-bandes des SSF. Là encore, on a un grand rassemblement, des milliers de participants, des têtes d’affiches, des dizaines de débats en petits groupes…

Comme François Soulage le reconnait : « Nous ne sommes pas les seuls à avoir ce choix [de s’écarter des SSF] puisque Jean-Pierre Denis, qui dirige l’hebdomadaire La Vie, est allé créer les États Généraux du Christianisme à cause de son insatisfaction, proche de la mienne. » Mais il regrette immédiatement que l’initiative peine à s’élargir et à coaliser autour d’elle.

Les intervenants couvrent l’ensemble du spectre catholique, des contestataires aux plus conservateurs. Que notre Foi partagée dans le Christ nous permette encore de dialoguer est un signe important dans notre monde qui multiplie les clivages. Mais faut-il vraiment attendre quelque chose de la présence de représentants d’Alliance Vita ou d’un atelier sur le chant grégorien ? Est-ce vraiment dans ce genre de débats que peut se nourrir notre action de militant du changement social ?

Vu de l’extérieur (je n’ai pas encore pu y participer), ce rassemblement semble plutôt voué à sortir de leur isolement et à rendre visible les militants d’un catholicisme ouvert. Ce qui est louable et utile. Mais sa renommée est encore limité puisqu’il ne parvient pas (lui non plus) à fédérer tout ceux qui pourraient se retrouver sur cette base. Il faudrait d’ailleurs être naïf pour ne pas y voir ici la trace de la rivalité entre deux groupes de presse catholique, Bayard Presse (La Croix, Pomme d’Api, Panorama… qui soutient les SSF) et les Publications de la Vie Catholique (La Vie, Télérama… qui a fusionné avec Le Monde).

(là encore, si vous êtes d’un avis contraire, n’hésitez pas à réagir).

 

D’autres lieux de moindre ampleur

Le vénérable Forum des Communautés Chrétiennes a longtemps constitué le lieu de regroupement informel de l’Action catholique dans un sens très large. Mais cet informel l’a condamné dans les années 90, face au désengagement des mouvements et à la faiblesse de ses ressources propres.

Plutôt que de s’épuiser à organiser un grand raout redondant avec d’autres initiatives, Chrétiens en Forum (c’est son nouveau nom) s’est concentré sur une proposition originale : permettre la rencontre entre élus politiques de bords différents. L’objectif n’est pas de nier les divergences mais de se dégager des clivages artificiels et montrer que de vraies convergences existent aussi. Avec la conviction que de permettre un tel dialogue peut faire progresser le bien commun. Le succès est réel (surtout en zone rurale) mais reste bien modeste.

Il y a quelques années, des Assises chrétiennes de la mondialisation avaient été lancées mais, malgré des débats qui semblaient intéressants, elles n’ont abouties à rien de concret, sauf un livre blanc sans réelle postérité. Malheureusement.

D’autres réseaux plus contestataires organisent aussi des rassemblements : AG du réseau des Parvis, session sur l’Europe de l’association Témoignage Chrétien (qui soutient le journal), week-end de rentrée de la CCBF, renaissance du Christianisme social (le principal réseau protestant de gauche)… Ces initiatives sont louables et intéressantes, mais n’ont pas la même ampleur.

Il faut encore citer les Poissons roses, nés dans la foulée de l’élection de François Hollande. Mais ils ne se revendiquent pas explicitement chrétiens. Le mouvement est de plus à la recherche d’un second souffle après deux années d’insertion difficile dans le débat politique à gauche.

 

Esprit civique

Il peut sembler curieux d’évoquer ce groupe officiellement non confessionnel. S’il affirme qu’il n’est pas la énième résurgence des chrétiens de gauche, il reconnait tout de même puiser son inspiration dans le christianisme social. Ses animateurs, Dominique Pottier et Jean-Michel Mallé, sont deux députés PS qui ne font pas mystère de leur Foi catholique. Surtout, on trouve parmi ceux qui participent à ses travaux beaucoup de figures du militantisme chrétien : Jérôme Vignon (SSF), Jean-Baptiste de Foucault (Démocratie et Spiritualité), Guy Aurenche (CCFD), Philippe de Roux (Poissons Roses), Didier da Silva (A la table des Chrétiens de gauche), Guy Coq (Esprit), Jacques Le Goff (association des Amis d’Emmanuel Mounier)…

Le manifeste qu’il vient de publier est marqué par cette pensée issue du catholicisme social et qui exprime des positions critique à l’égard du libéralisme triomphant (et un peu l’égard de la politique gouvernementale bien timide à son encontre). L’initiative peut sembler encore modeste, mais elle se veut plus qu’un think tank, profitant de la présence de parlementaires pour servir de relais entre le monde politique et la vie militante et intellectuelle. L’initiative majeure est une université d’automne annuelle à Cluny (la seconde édition est prévue en novembre cette année).

Et si c’était là la débouché politique qui manque tant aux SSF qu’aux EGC ? Certes, faire travailler ensemble des gens différents (et qui ne s’apprécie pas toujours) peut sembler totalement illusoire. Mais n’ai-je pas écrit qu’il fallait rêver le monde de demain ?

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2 réflexions au sujet de « Où penser un catholicisme social pour notre siècle ? »

  1. Bonjour ! j’avais lu l’interview de François Soulage dans Golias et je n’étais pas étonné de ce qu’il disait des SSF. Je ne suis donc pas étonné que Vincent Soulage lui emboite le pas. Effectivement, tous ces rassemblements divers se veulent l’expression d’une autre parole que celle qui est véhiculée par l’Eglise. Beaucoup des personnes se retrouvant dans ces rassemblments sont de sensibilité de gauche. Mais comme nous avons beaucoup de difficultés à nous retrouver dans le discours de la gauche aujourd’hui, ne nous étonnons pas de n’être pas cohérents, avec cette diversité de rassemblements. Je
    sais que cette semaine il y a un groupe « des Amis de la Vie » qui est à l’Abbaye de Saint Jacut 22. Je vais y aller Mercredi pour rencontrer un participant et prendre la température de ce rassemblement. J’avance en âge et n’ai donc plus l’énergie nécessaire pour participer à ces débats. Mais ne croyez-vous pas que face, aussi bien à l’Eglise hiérarchie
    que face aux partis de gauche, il serait impérieux que toutes ces forces éparses trouvent
    un point de rencontre pour mettre en commun leurs préoccupations sur l’état actuel de la France, de l’Europe et du monde afin d’avoir une stratégie et une parole cohérente et forte face aux montées des nationalismes et de l’extrême droite en particulier ?
    Ne pouvez-vous être le lieu de convergence et de rassemblement allant dans ce sens ?
    Bien amicalment ! jules Barbu 22

  2. Ping : SSF 2014 : l’homme et les technosciences | A la table des chrétiens de gauche

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