La religion dans les séries politiques (3/5) : la posture intégraliste des évangéliques

Débat présidentiel dans Scandal.

Débat présidentiel dans Scandal. A droite, Sally Langston, républicaine et évangélique.

Une posture fréquente dans les séries étatsuniennes : l’intégralisme, tenu par les courants dits évangéliques qui défendent une quasi-fusion du politique et du religieux. Comment les retrouve-t-on dans les séries télé ?

Le 3ème épisode de notre mini-série en 5 épisodes, La religion dans les séries politiques, tous les mercredis (ou jeudis) jusqu’au 9 juillet sur A la table des chrétiens de gauche, par Vincent Soulage.

 

Une réalité de la société étatsunienne…

Ceux qu’on regroupe facilement sous le terme d’évangéliques sont une réalité de la société étatsunienne. Une réalité complexe qui peut recevoir des noms très différents : protestants conservateurs, fondamentalistes, droite chrétienne, électeurs religieux… Sans entrer dans les détails, on peut considérer que ces différents courants protestants, mais aussi catholiques désormais[1], convergent dans un conservatisme religieux très marqué associé à une tendance au fondamentalisme religieux. L’association très forte qu’ils font entre leur Foi et leurs positions politiques conduit à les considérer comme des « intégralistes », même si ce terme est né au sujet du catholicisme. Pour Jean-Marie Donegani, « le propre des modèles intégralistes tient dans ce que toute la vision du monde est véritablement organisée autour d’une référence religieuse »[2]. Dans la France d’aujourd’hui, cette attitude est celle de certains supporters de la Manif pour tous qui mettent en avant leur Foi pour justifier leurs positions politiques ; par le passé, on a pu également la retrouver auprès de chrétiens de gauche proches des luttes révolutionnaires.

Les évangéliques succombent régulièrement à la tentation de déduire une politique des Écritures Saintes et se considèrent, comme détenteur de la vérité divine, investis d’une mission. Longtemps en marge du système politique, ils sont entrés dans une période d’activisme à la suite de l’autorisation de l’avortement dans les années 1970. Les organisations qu’ils ont créées sont depuis actives auprès du parti républicain et participent aux victoires de l’ère Reagan puis à la révolution conservatrice de 1994, et enfin à la présidence Bush (lui-même appartenant à cette famille). Ils sont dernièrement moins efficaces dans leur soutien à Sarah Palin et leur proximité avec le Tea Party.

 

… incarnée par des personnages crédibles…

Les évangéliques ne sont jamais vus très positivement dans les séries politiques. Leur intransigeance, voire leur fanatisme, est mis en avant de même que leurs capacités de manœuvre politique et de mobilisation. Mais elles s’efforcent de montrer la variété des organisations existantes qui jouent un rôle important dans la vie du camp républicain.

Dans À la Maison blanche, les évangéliques apparaissent comme une nébuleuse d’organisations qui changent au gré des épisodes et dont aucun porte-parole n’accède au rang de personnage récurrent. Ce qui n’empêche pas qu’ils soient régulièrement désignés comme ennemis et cibles des quolibets de l’équipe démocrate.

Centré sur un président républicain, Fitzgerald Grant, la série Scandal a dû faire un choix inverse et leur accorder au contraire une place bien identifiée au travers de la figure de Sally Langston. Celle-ci n’occupe certes pas un des premiers rôles, mais sa position de vice-présidente en fait un personnage essentiel de la série.

Cependant, les personnages évangéliques finissent tous par être vaincus dans l’arène électorale, de même que leurs candidats réels ne conquièrent souvent des mandats que dans des situations particulières. Si des personnalités de sensibilité évangélique peuvent être parlementaires ou gouverneurs, aucun de leur leader n’occupe de poste politique de premier plan.

Les séries reconnaissent tout de même une forme de sincérité à cet intégralisme (tout en s’en moquant) et les personnages ne sont presque jamais accusés d’être des imposteurs. Dans Scandal, la vice-présidente Sally Langston et son équipe ont beau être des exaltés religieux se pensant investis d’une mission divine, aucun indice ne permet de mettre en cause leur sincérité. En difficulté durant les primaires, elle s’exclame « ce n’est pas la volonté de Dieu que je perde le New Hampshire » (1.06). Finalement, elle préfère rallier le favori (qui lui propose la vice-présidence) plutôt que d’utiliser dans l’immédiat les informations que lui apporte son bras droit peu scrupuleux. Elle a recours à une citation évangélique qui révèle aussi son désir d’évincer le titulaire une fois la victoire assurée.

Extrait : Sally Langston, à la fois exalté et fine politicienne

 

Dans À la Maison blanche (6.20), le révérend Butler renonce lui à figurer sur le ticket républicain en raison de son opposition absolu à l’avortement (et donc de son désaccord avec le candidat désigné), non sans avoir au préalable rappelé ce que cela lui coutait politiquement et personnellement.

 

… et défendant des thèmes récurrents

L’avortement figure en tête des thèmes récurrents qui mobilise les évangéliques : avortement, mariage, famille, homosexualité, prière à l’école… presque tous des thèmes liés aux questions dites « sociétales » sur lesquels ils défendent avec constance une éthique familiale et sexuelle conservatrice voire réactionnaire.

Dans À la Maison blanche, le staff démocrate doit à de nombreuses reprises lutter contre des propositions qui visent à restreindre le droit à l’avortement, aux États-Unis ou ailleurs. Si cette question n’est plus centrale dans la vie politique étatsunienne, elle reste un critère politique déterminant pour l’électorat religieux, protestant comme catholique. Que sa candidate à la cour suprême ait subi un avortement devient un handicap très lourd pour l’équipe de Bartlet, qui ne pourra le surmonter qu’avec beaucoup d’habilité (5.17).

La défense de la famille traditionnelle est l’autre préoccupation récurrente des évangéliques. Elle s’accompagne toujours d’une homophobie latente voire affirmée, laquelle trouve en général une justification religieuse. L’administration Bartlet doit ainsi faire face à de nombreux cavaliers législatifs qui visent à réserver le mariage aux hétérosexuels : « c’est de la discrimination anti-homosexuel ; cela revient à légaliser l’homophobie. » (2.07). Avec régularité, ces situations suscitent l’ire de Bartlet :

Extrait : le président Bartlet en colère lorsque les républicains veulent réserver le mariage aux couples hétéros.

 

Ces positions alimentent le rigorisme particulièrement strict sur le plan des mœurs. Dans une sorte de reprise de l’affaire Lewinski, il faut dans Scandal toute l’ingéniosité d’Olivia Pope et surtout de la First Lady pour camoufler la relation adultérine du président. Et éviter que ce dernier ne soit acculé à la démission sous la pression des réseaux ultraconservateurs et religieux.

Notons au passage que pour faire bonne mesure, son challenger démocrate est également impliqué dans une affaire de mœurs. Parallèlement, le président Bartlet, démocrate mais croyant, peut aussi faire preuve de conservatisme moral, comme lorsqu’il reproche à son secrétaire général de divorcer.

 Vincent Soulage

A suivre mercredi prochain : Les postures du détachement

 

[1] Alors que les catholiques furent longtemps associés au parti démocrate, une droite catholique gagne en influence, jusqu’à placer deux de ses membres (N Gingrich et R Santorum) dans les primaires républicaines en 2012. Voir Blandine Chelini-Pont.

[2] Selon Jean-Marie Donegani, La liberté de choisir : pluralisme religieux et pluralisme politique dans le catholicisme français contemporain, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1993, p. 243. Le terme ne recoupe que partiellement les « intégristes » pour lesquels prime la défense de la tradition religieuse.

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