La religion dans les séries politiques (2/5) : Présence ou absence, la fracture transatlantique

Quelle place occupe le religieux dans les séries politiques ? En quoi cela révèle la fracture entre les deux rives de l’Atlantique ? Le 2ème épisode de notre mini-série en 5 épisodes, La religion dans les séries politiques, tous les mercredis jusqu’au 7 juillet sur A la table des chrétiens de gauche, proposée par Vincent Soulage.

Borgen, saison 3

Des séries européennes sécularisées

L’Europe a produit peu de séries politiques. En France, on doit se contenter des hommes de l’ombre (France2, 2012), mini-série de qualité inégale, relatant une campagne présidentielle éclair suite à l’assassinat du président français.

C’est au Danemark que l’on doit la production la plus célèbre, Borgen (DR1, 2010-2013), dont la troisième et dernière saison a été diffusée en France sur Arte à l’automne dernier. Les combats de Birgit Nyborg, premier ministre centriste du Danemark, s’inscrivent dans la lignée des aventures du président Bartlet tant pour la qualité de la production que par leur vision optimiste (voire idéaliste) de la politique. Tous les médias ont relevé la filiation entre les deux séries, ce que confirment les producteurs danois (voir l’interview d’Adam Price dans Telerama).

Dans ces séries européennes, le sujet religieux semble totalement absent. La laïcité française très stricte cantonne le religieux à la vie privé, et Les hommes de l’ombre respecte cette limitation. Les références à l’islamisme n’ont rien de religieux, ce constat valant également dans les autres séries. Le catholicisme majoritaire en France n’est guère visible qu’au moment des obsèques du président assassiné, l’épisode étant centré sur la confrontation de la femme et de la maitresse du défunt.

Cette absence est plus curieuse concernant Borgen, qui dépeint la vie politique d’un état, le Danemark, dans lequel le luthéranisme est religion officielle et la reine chef de l’Église. De timides allusions sont faites autour des questions de mariage ou d’obsèques, mais rien ne laisse supposer que les personnages appartiennent aux 80% de danois luthériens[1].

Il faut attendre la 3ème saison pour voir apparaître la question religieuse, mais seulement en arrière-plan de l’intrigue principale. Elle est évoquée particulièrement dans l’épisode 3.0x, qui voit l’organisation du parti qui vient de fonder Nyborg, les Nouveaux Démocrates. D’une part, les dirigeants doivent refuser une candidate potentielle car elle porte le voile, ce qui serait trop lourd à porter politiquement (et même s’ils donnent un autre prétexte).

Extrait : Les Nouveaux Démocrates hésitent à accepter une candidate voilée.

D’autre part apparait pour la première fois un personnage secondaire aux motivations religieuses explicites. Elle fait partie des premiers militants un peu brouillons et très divers attirés par le lancement d’un nouveau parti. Prénommée Liz, elle demande que le programme fasse référence aux « valeurs de base chrétiennes » et propose d’organiser un débat critique sur l’avortement. Cette position, qui s’apparente à celle des évangéliques dont je parlerai plus loin, heurte les convictions féministes et sécularisées des animateurs des Nouveaux Démocrates. Liz est donc logiquement victime du recadrage qu’effectue Birgit Nyborg à la fin de l’épisode ; dans son discours bienveillant mais ferme, on lit une position totalement sécularisée qui sépare les ordres politiques et religieux.

Extrait : La première apparition de Liz + le recadrage par B Nyborg

 

Dans ces deux séries, rien ou presque ne permet d’identifier si les personnages principaux ont une foi personnelle, et le religieux semble absent des stratégies électorale et même de la vie sociale. Bref, ces séries européennes renvoient l’image de sociétés totalement laïcisées et sécularisées. On pourrait le croire à écouter le discours majoritaire des médias ou surtout en observant les taux de pratique religieuse en milieu chrétien (moins de 10% en France comme au Danemark). Or, les récentes mobilisations autour du mariage homosexuel illustrent bien la persistance des motivations religieuses dans l’engagement social en France. De même, les Danois continuent, dans leur grande majorité, à baptiser leurs enfants et à payer l’impôt religieux.

Les séries européennes sont donc en retrait (on ne peut pas dire en retard) de la réalité. Certes, le religieux est peu présent dans les productions européennes non humoristiques, le prêtre Louis Page (diffusé entre 1998 et 2009) étant longtemps un des rares contre-exemples. Mais on doit noter avec intérêt que des productions récentes prenant pour thème le religieux font aussi une large place à la politique. C’est bien sûr le cas de Borgia (2011-) mais aussi, et c’est surprenant, de l’excellent Ainsi soit-il (Arte, 2012-).

 

Aux États-Unis, une société de croyants

Rien de tel aux États-Unis où le religieux est suffisamment présent dans les séries télévisées pour être étudié. Pour le comprendre, il faut bien appréhender l’originalité de la société nord-américaine au sein du monde occidental. La religion y est présente dans tous les champs de l’activité sociale, et en particulier en politique. Les exemples en sont nombreux, comme la publicité donnée à l’identité confessionnelle des candidats ou l’utilisation des églises comme lieux de vote et parfois même de campagne. La prégnance de cette question a même amené le ministère français de l’Éducation nationale à inclure un chapitre « Religion et société aux États-Unis depuis 1890 » dans le programme des classes de terminales générales (chapitre malheureusement supprimé depuis la rentrée 2013). En regard, l’Europe apparaît comme une terre bénie où la laïcité et la séparation entre religieux et politique seraient effectives sous l’effet de la sécularisation.

Pourtant, la société étatsunienne à cet étrange paradoxe d’être à la fois laïque et religieuse. D’une part, le droit a dressé, dès la naissance de la nation, un « mur de la séparation » entre le religieux et le politique ; l’État est ainsi strictement laïque et neutre religieusement. Mais d’autre part, la société étatsunienne reste profondément religieuse. Alors que les taux de croyance et de pratique se sont effondrés en Europe sous l’effet de la sécularisation, ils restent incroyablement élevés aux États-Unis : plus de 80% des américains se revendiquent croyants dans les sondages, et la moitié sont considérés comme pratiquants (chiffres issus des enquêtes du Pew forum). Au-delà, des groupements religieux fonctionnent comme des lobbys et font pression sur les politiques de tous bords, et ce ouvertement. On est là encore bien éloigné de l’Europe où le lobbying est discret et non-réglementé.

 

Des séries ouvertes au religieux

Cette fracture atlantique saute aux yeux quand on regarde les séries télévisées. La religion est omniprésente dans À la Maison blanche, ce dès le pilote qui se conclut par une charge violente contre les extrémistes pro-life (voir le 1er article).

Un épisode de la saison 6 y est même explicitement consacré sous le titre « In god we trust » (6.20, traduit par « Politique et religion » en VF). Certains personnages eux-mêmes font des mentions explicites de leur Foi, et la confrontation entre les convictions religieuses et les responsabilités politiques est mise en scène à plusieurs reprises dans À la Maison blanche comme lorsqu’il s’agit d’accueillir (ou non) des réfugiés chinois persécutés pour leur prétendue foi chrétienne (2.08).

La question est également abordée à plusieurs reprises dans la série Scandal (notamment au travers de la figure de la vice-présidente, véritable caricature d’évangélique conservatrice) et dans House of Cards (Franck Underwood se rendant au moins à deux reprises dans des lieux de culte).

Il faudrait aller plus loin en rappelant que l’imaginaire collectif étatsunien vit une véritable religion civique à forte référence biblique : l’Amérique est vue une Terre promise, la Nation a un rôle messianique, et à sa tête le président des États-Unis est une sorte de grand-prêtre, de « pharaon », voire de figure christique[2].

La culture populaire étatsunienne a repris très largement ce motif et il n’est pas rare de voir le président des États-Unis jouer un rôle actif dans le sauvetage de la planète (à l’exemple de la célèbre série 24 heures chrono). Ces considérations ne peuvent être ici développées, mais elles expliquent l’omniprésence du religieux dans les séries politiques, religieux qui prend chair au travers de deux postures.

 

A suivre mercredi prochain : La posture intégraliste des évangéliques

 Vincent Soulage

 

[1] Les données sur la situation religieuse du Danemark sont issues de la fiche de ce pays dans la base Eurel (données sociologiques et juridiques sur la religion en Europe).

[2] Arte avait également diffusé il y a quelques années un documentaire sur l’image du président des États-Unis dans les films et séries américaines.

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3 réflexions au sujet de « La religion dans les séries politiques (2/5) : Présence ou absence, la fracture transatlantique »

  1. BONSOIR !
    J’ai lu avec intérêt mais n’étant pas fana de télé je regarde peu ces productions. Je n’ai donc pas d’avis sur le sujet. Merci et Bien amicalement ! J. Barbu

  2. « État est ainsi strictement laïque et neutre »…? J’ai comme une doute. Le président des États-Unis et Vice-Président prêtent serment sur la Bible (et terminent leurs serments par « so help me God ») et on trouve « In God We Trust » sur des billets de banques… Donc peut-être que les textes sont « neutres » mais 1/ le concept de laïcité est presque étranger aux états-uniens dans leur ensemble et plutôt même qualifié de concept « gauchiste » 2/ toute la vie est rythmée par le fait religieux 3/ Oui, toutes les religions sont, en principe, sur un pied d’égalité puisque c’est écrit dans la constitution

    • Vous pointez là toute l’ambiguïté de la société étatsunienne. La séparation entre religieux et politique semble peu évidente quand on observe le comportement des acteurs politiques, et pourtant elle est rappelé par les tribunaux. Si on ne peut donc pas parler de laïcité aux Etats-Unis, il faut admettre que l’Etat est bien neutre et laïc.
      D’un point de vue légal, les références religieuses (c’est-à-dire chrétiennes) sont omniprésentes dans la vie politique et institutionnelle. Mais l’Etat est strictement neutre sur le plan religieux, ne soutient aucun culte et les reconnait tous, rejette toute influence des pouvoirs religieux… au point que les pères fondateurs ont parlé du « mur de la séparation ».
      Cette séparation bien réelle parait étrange vue de France. Mais est-elle plus étrange que la situation danoise où il existe une église officielle dont la reine est le chef ? La vérité est que notre concept de laïcité est très strict comparé à ce que vivent beaucoup de pays. et en plus il n’est plus très efficace.
      Même si je suis en désaccord avec Sarkozy sur beaucoup de choses, la recherche d’une laïcité ouverte (dont le contenu est à débattre) est une urgence.

      Quand à considérer que le religieux rythme la vie des Etats-Unis, ce n’est vrai que pour ceux qui en ont fait le choix. La majorité de la population manifeste au contraire une position de détachement qui fera l’objet du 4e épisode de cette série.

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