Elections européennes: au-delà de l’indignation

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Le dernier rendez-vous électoral européen a montré que le vote extrême-droite est devenu une constante politique, qu’il ne s’agit plus seulement d’un vote de protestation, mais d’un vote d’adhésion. Au-delà des indignations faciles, il est urgent de comprendre réellement pourquoi les ouvriers et les jeunes ont massivement apportés leurs suffrage au FN. Dans l’optique de Péguy, qui disait si justement « qu’il faut vraiment voir ce que l’on voit », Foucauld Giuliani, étudiant en Master II à Sciences-Po, et collaborateur au think tank social-chrétien Esprit civique, nous livre une analyste pertinente, qui montre bien qu’une partie des « élites » de gauche a un problème avec les valeurs qu’elle est sensée défendre. Et avec le Réel…



Plus de dix années séparent le 21 avril 2002 du 25 mai 2014. Dans cet intervalle de temps, je suis passé du monde de l’enfance au monde de la jeunesse en passant par celui de l’adolescence. En douze ans, mon intérêt pour la politique s’est aiguisé et ma volonté d’engagement s’est renforcée. Je commence à prendre conscience de ce qui, dans le domaine des dynamiques politiques, sociales et économiques, change et de ce qui persiste. Une chose ne change manifestement pas, c’est l’interprétation que les classes sociales supérieures formulent à l’égard du vote Front National et qu’amplifient les analyses qu’en font les principaux partis politiques.

Selon eux, le succès du Front National commande indignation et condamnation morales. Le 25 mai au soir, sur Facebook, les commentaires reflétant une telle attitude allaient bon train. Beaucoup n’hésitaient pas à exprimer leur « honte pour la France » et prédisaient le « retour du fascisme » et la « victoire de la haine ». Je ne pense pas qu’il faille évacuer l’approche morale de la politique, bien au contraire. Mais je suis convaincu que, dans ce cas de figure précis, il traduit un évitement de grande ampleur qui a pour objectif de dénier toute légitimité politique au vote en faveur du Front National. Il est évident, en effet, qu’on est lavé de toute responsabilité lorsqu’on est convaincu que la poussée de l’extrême droite est un phénomène auto-entretenu qui ne plonge pas ses racines dans certaines orientations politiques prises par les gouvernants dans les dernières décennies. 

Marine Le Pen a modelé son offre politique en fonction des revendications et des principales angoisses vécues par une frange de plus en plus importante des classes populaires. Elle s’adresse aux « invisibles », catégorie sociale aux contours ambigus, ce qui présente l’avantage de susciter l’adhésion d’un nombre potentiellement très élevé de personnes, de ceux qui se sentent exclus à ceux qui vivent le déclassement et qui ne voient s’ouvrir aucune perspective d’avenir (probablement la majorité des gens de notre nation). Au lieu de moquer la « mutation » de Marine Le Pen et la « naïveté » de son électorat, il serait plus judicieux de se demander comment réussir à répondre aux questions des votants Front National sans proposer les solutions extrêmement vagues et peu enthousiasmantes du parti de Marine Le Pen. Il y a tout juste cent ans, Jean Jaurès ne fixait-il pas au socialisme la tâche de construire une République sociale, respectueuse de la démocratie mais habitée par un esprit profondément révolutionnaire, en adéquation avec les espoirs de changement de millions de personnes modestes ? N’est-ce pas cet esprit révolutionnaire qui manque à la gauche de François Hollande dans sa façon d’aborder les questions de régulation du capitalisme financier international ou face au surgissement, dans le débat public, des enjeux ayant trait au Traité transatlantique de libre-échange ? Trente années de mutation du capitalisme et de libéralisme exacerbé semblent avoir laminé toute volonté de radicalité bien placée !

Il s’agit donc, tout d’abord, de comprendre en profondeur les raisons pour lesquelles des millions de personnes perçoivent leur intérêt politique dans l’interruption de l’immigration, le protectionnisme économique et la sortie de l’euro. Si les solutions de rupture sont plébiscitées, peut-être est-ce parce qu’on a le sentiment que la voie de la réforme est bouchée, les partis au pouvoir étant davantage dans la gestion technocratique de l’État – quelle absurdité de prendre le taux de croissance et le taux de chômage comme seul indicateur de la réussite ou de l’échec de la politique conduite ! – que dans la construction d’une véritable alternative politique. Si les électeurs du Front National repoussent les changements découlant du libéralisme et de la mondialisation, c’est parce qu’ils ne voient pas du tout où cela conduit la France.

Ajoutez à cela le fait qu’au sein de l’Union Européenne, il semble impossible de poser une question aussi cruciale que la libre circulation des capitaux à l’ère de la domination généralisée de la finance globalisée et vous saurez pourquoi l’Europe concentre aujourd’hui la colère populaire. Qui pourrait dire, en effet, ce derrière quoi nous courons aujourd’hui ? Est-ce derrière la croissance de la production – définie par les hommes politiques comme l’unique moyen sérieux de combattre le chômage – bien que nous savons qu’un nombre très important de Français ne trouvent pas dans leur travail le sens qu’ils désireraient y découvrir et que les souffrances professionnelles sont devenues un véritable fléau social ? Est-ce derrière l’intensification de la consommation bien que nous voyons tous que les hommes, parallèlement à la satisfaction de leurs besoins vitaux, sont des êtres habités par des désirs de vie sociale, de vie culturelle et de vie spirituelle ?

Comme le montre bien le philosophe Bernard Stiegler, il est urgent de mettre un terme à la criminalisation des électeurs du Front National. On se trouve dans une situation absurde où l’on traite en boucs-émissaires des personnes à qui il est reproché de transformer les immigrés en boucs-émissaires ! Cesser de criminaliser ne doit pas conduire à banaliser mais au contraire à prendre au sérieux. Il n’est simplement plus possible de répondre aux résultats de l’extrême droite en haussant les épaules avec mépris. Au contraire, il y a là un événement qui peut déclencher une prise de conscience morale et nourrir un engagement politique se souciant moins de réprimander que de bâtir un véritable projet de long terme, fidèle à une conception renouvelée du bien commun.

Les Français sont démocrates, c’est-à-dire qu’ils estiment avec raison qu’on ne subit pas seulement l’histoire mais qu’il est possible de choisir en partie notre destin. Depuis longtemps, nous ne sommes plus à la hauteur de cet idéal démocratique qui demande du courage et un certain sens de l’espérance. Il faut que toutes les personnes suffisamment fortes de ce pays s’engagent politiquement d’une façon ou d’une autre. Pas forcément en entrant dans un parti mais au moins en participant à des débats, en intégrant des associations ou des entreprises porteuses d’une vision du bien commun, en choisissant la cause ou les causes principales sur lesquelles engager sa conscience et ne pas transiger. 

Ces jours-ci, il y aura beaucoup de gens, dans les rues de France, qui baisseront les yeux, par peur ou par honte. Il faudra trouver des ressources pour lutter contre cette lourde atmosphère sociale qui plombera nos consciences, pliera nos pensées, courbera nos nuques. Appuyons-nous sur la fraternité, valeur trop oubliée de notre devise républicaine.

Foucauld Giuliani

 

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2 réflexions au sujet de « Elections européennes: au-delà de l’indignation »

  1. Bonjour ! intéressante réflexion.
    Un ami m’envoyait hier un billet d’humeur où il disait que les cathos pratiquants qui ont voté
    FN devaient réviser leur catéchisme. Il n’y à pas que ces cathos qui aient voté ainsi puisque
    la presse rapporte qu’un pourcentage important de cégétistes l’auraient aussi fait. Ils n’ont
    pourtant pas le même catéchisme.
    Au vu des résultats, particulièrement en monde rural j’en arrive à me dire: n’y a-t-il pas risque
    de contamination ? Et donc d’y regarder à deux fois avant de serrer la main des élécteurs. Le virus
    FN est dans l’air et sa propagation est fulgurante apparemment. Pourtant ses électeurs furent
    bien plus nombreux lors de la présidentielle avec Le Pen.
    Les vaccins PS et UMP sont périmés et donc inefficaces. Il devient urgent que des chercheurs
    se mettent au boulot… Faut-il voir, avec les quelques milliers de jeunes qui ont manifesté hier
    l’amorce d’une « bonne nouvelle  » Qui sait ?… J;Barbu

  2. Si les français sont démocrates, cette Union Européenne, elle, par son essence technocratique et méprisante à l’égard du suffrage universel, l’est bien peu.
    En matière économique, on voit bien qu’elle choisit la voie de l’ultra-libéralisme par des frontières commerciales « passoires » (quelle folie !), par un euro trop fort et par une volonté de nivellement social par le bas. Si je ne vote pas FN, je suis tout aussi critique à l’égard de l’actuelle construction européenne de type fédéral.

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