Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?

Au moment où tous les médias ne parlent que de Cannes, le vrai phénomène cinéma est le large succès populaire de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? (plus de 7 millions d’entrées). C’est loin d’être un grand film, mais il y a de vrai morceau drôle dedans et la recherche (tâtonnante) d’un humour post-antiraciste.

Surtout, « cathos de gauche » y devient l’insulte (ou le compliment) suprême.

La famille réunie à l'église

Toute la famille Verneuil (y compris les gendres) se rend à la messe de Noël.

Ce n’est pas un choix réfléchi mais les hasards de mon agenda et la programmation de mon cinéma de quartier qui m’ont conduit à aller voir ce film. La critique de Télérama (je suis catho de gauche et je l’assume) n’était pas très encourageante, et je dois bien reconnaître après coup qu’elle était fondée. Mais pour une fois qu’un film qui parle de religion connait un succès populaire, ç’aurait été dommage de passer à côté du phénomène.

 

On est toujours le raciste de quelqu’un

L’argument de départ, quoique totalement improbable, avait de quoi séduire : un père de bonne famille (bourgeoisie angevine, gaulliste et catholique) voit ses quatre filles épouser des hommes issus de traditions culturelles très différentes : un arabe (musulman bien sûr), un juif (à l’évidence séfarade), un chinois (dont on ne sait pas s’il est bouddhiste ) et un africain noir (qui lui au moins est catholique). Les repas de la famille Verneuil pourraient ressembler à une réunion de la LICRA (comme le dit le pater familias), mais non !

Elles sont (au moins au début du film) l’occasion de voir ressortir tous les poncifs. Verneuil père est une caricature de bourgeois vieille France, exhibant son gaullisme pour masquer (mal) des conceptions racistes que ne renierai ni Sarkozy ni Le Pen.

Mais ses gendres sont également capables entre eux de joutes verbales (et parfois physiques) dont la violence égale celle de certains plateaux télés. Haine ancestrale judéo-arabe, rivalité entre asiatiques et sémites, manque de fidélité conjugale des noirs… tout y passe. Le (futur) beau-père africain, ancien sous-officier colonial, enfile lui les perles du discours victimaire sur fond de racisme anti-blanc.

 

Une égalité dans la critique

Au final, c’est tellement gros que ça passe, même si on aurait aimé une dose plus affirmé de second degré ou de dérision. Les plus jeunes sont moins sensibles au manque de finesse et beaucoup plus réceptif à cet humour qui tire tout azimut. Avec eux, on vient à en rire, mais à rire jaune car on sait que de tels propos peuvent être tenus dans la réalité, et sans l’humour ou la bienveillance.

Tout le monde en prend pour son grade et aucune hiérarchie n’est possible entre des personnages aux comportements similaires. Ainsi s’établit une sorte de nouvelle forme d’égalité black-blanc-beur qui permet in fine la réconciliation. Plus prosaïquement, chaque spectateur peut ainsi se reconnaitre dans l’un des personnages, tant dans les remarques qu’il doit encaisser que dans les propos limites qui sont proférés.

Si ça passe, c’est aussi parce que les intentions du film sont évidentes dans sa deuxième partie, qui voit les beaux-frères se réconcilier (en montant ensemble un projet de hallal bio) puis les deux pères s’accorder (après s’être saoulés ensemble). Bref, un happy end plus que facile qui laisse au moins le spectateur sur une note positive. Possibilités d’identification, humour outrancier mais ancré dans le réel, discours positif… autant d’ingrédients qui participent au succès.

 

Les femmes, voie de la sagesse

A côté de ce comique plein de testostérone, c’est par les femmes que passent les voix les plus censées. Les mères comme les filles se montrent (encore un poncif) plus ouverte à la différence et plus capable d’une parole véritable. Le personnage de Marie Verneuil, joué par Chantal Lauby, est celui qui évolue le plus au long du film. Elle partage initialement les préjugés et les positions racistes de son mari. Mais, par amour pour ses filles, elle se décide à changer, non sans se faire accompagner par une psychothérapie. Son ouverture est parfois maladroite, comme pour ce repas de famille ou elle prépare trois poulets, l’un hallal, l’autre casher, et le troisième laqué.

Elle provoque surtout des tensions avec son mari qui, lui, reste engoncé dans ses préjugés. Le ton monte un soir entre eux, conduisant Henri Verneuil à qualifier son épouse de communiste. Alors qu’elle se décide à aller dormir dans le canapé, il dégaine l’insulte suprême : « Catho de gauche » ! Moment de plaisir pour le spectateur que j’étais.

Vu le contexte, il nous faut prendre cela comme un compliment. Et une reconnaissance de notre existence, alors que beaucoup espèrent ou craignaient de nous voir disparus. Certains lecteurs se rappelleront du débat provoqué par la conclusion (pessimiste) du livre de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, A la gauche du Christ.

 

En conclusion

Le film se veut une sorte de Rabbi Jacob des années 2000 (mais n’est pas de Funès qui veut), cherchant maladroitement un humour sorti de la bonne conscience antiraciste. Mêlant le politiquement correct (surtout à la fin) et un humour plus dérangeant, il réussit l’exploit de plaire à la fois au Figaro et au Nouvel Obs. Il parle surtout à une France qui cherche son modèle de gestion du multiculturalisme.

Nous avons tous tenu des propos remplis de préjugés raciaux, et ceux-ci sont vivaces même entre les différentes communautés issues de l’immigration. Sur le modèle de ce film, rien ne sert de les nier. Pour inventer un réel vivre ensemble, il faut les assumer, en rire à chaque fois que c’est possible, les contredire quand c’est audible, et surtout les dépasser dans des projets communs.

 

Pour aller plus loin

Plusieurs médias ont déjà analysé ce succès public surprenant. C’est le cas bien sur de Télérama, pour qui « des millions de spectateurs ont dit amen ». Marc Nouchi (du Monde) se fait l’écho de la gêne du spectateur, tout en affirmant « Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des racistes ». Le Figaro a choisit une voie original en demandant aux « politiques de prendre parti » (et devinez quoi, je rejoins la réaction de Pascal Cherki, du PS).

“Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?” : des millions de spectateurs ont dit amen

En savoir plus sur http://www.telerama.fr/cinema/qu-est-ce-qu-on-a-fait-au-bon-dieu-des-millions-de-spectateurs-ont-dit-amen,111913.php#djelWC74j3JxTfqU.99

Pour compléter ce film, je me permettrai de suggérer un film déjà ancien (2010) que j’ai eu le plaisir de voir au cinéma que France 4 vient de rediffuser le mois dernier. Même si le genre était proche, Le nom des gens avait une démarche d’une autre qualité et d’une autre subtilité. L’histoire d’amour entre Arthur Martin (ornithologue jospiniste dont les grands-parents ont été déportés) et Bahia Benhmamoud (de père algérien et de mère française et gauchiste) voyait s’entrechoquer avec tendresse les mémoires douloureuses et les répertoires d’action. Ni les césars (le film en a remporté 2) ni Télérama (avec une critique enthousiaste) ne s’y sont trompé. Alors, à vos médiathèques.

 

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3 réflexions au sujet de « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? »

  1. Oui ! nous sommes aussi allés voir ce fil. Il m’est arrivé de rire, mais parfois ausi de rire jaune.
    Quand nous sommes arrivés pour la première séance de l’après-midi la salle était déjà comble nous avons attendu la seconde séance et là aussi la salle était pleine. Donc un film à succès.
    Je partage ton analyse.
    Chacun de nous garde au fond de lui des réflexes racistes, et pourtant chaque fois que nous avons à porter un jugement sur le comportement d’une personne différente de nous nous commençons par dire « pourtant je ne suis pas raciste…Mais ! ». Je ne sais comment j’aurais réagi si l’une de mes filles avait épousé un homme de couleur. Peut-être eut-il fallu du temps pour accepter, s’apprivoiser et vaincre la différence.
    Je viens de lire le livre témoignage d’Anina « Je suis Tzigane et je le reste » ed city (des camps de réfugiés Roms à la Sorbonne); A la fin de son témoignage elle dit :
    « Je ne remercierai jamais assez mes parents de m’avoir fait quitter mon pays et de m’avoir permis de construire mon avenir ici, en France. Même si nous avons vécu des moments difficiles, que je veux aujourd’hui rayer de ma mémoire, je sais que je ne peux les occulter, ils sont en moi.
    Alors je vous en supplie, quand demain, dans la rue, vous croiserez une dame au dos courbé,
    affichette en carton sur les genoux, quand vous verrez qu’assise à côté d’elle, il y a une petite fille,
    aux longs cheveux noirs, ne la jugez pas, ne l’insultez pas, ne la frappez pas.
    J’ai vécu cela, j’en suis marquée à vie. Mais aujourd’hui, devant moi, c’est la porte de la Sorbonne
    qui vient de s’ouvrier.  »
    CE racisme là est douloureux humiliant avilissant et quotidien et je ne suis pas sûr que d’avoir vu ce film ça changera nos comportements au quotidien. Ca restera une bonne bouffonnerie de cinéma…

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