La JOC n’est plus ni ouvrière ni chrétienne !?

 

C’était la « Jeunesse Ouvrière Catholique », maintenant, ce sont les Jeunes Organisés Combattifs. Alors qu’elle approchait d’un siècle d’existence, la JOC n’est plus chrétienne !

Je dois cependant décevoir les fans du Salon beige et autre Riposte Catholique : cela se passe en Belgique et a peu de chances de se produire de notre côté du Quiévrain. C’est tout de même l’occasion de revenir sur la signification des changements de nom en milieu catholique. Et sur ce qu’ils révèlent des postures d’affirmation (ou non) d’une identité devenue minoritaire.

logo JOC

Logo des JOC belges et françaises

Des déconfessionnalisations pas si rares

La déconfessionnalisation, c’est-à-dire l’abandon de la référence confessionnelle dans son nom et dans sa vocation, est une sorte de constante dans l’histoire du militantisme catholique (et plus largement chrétien). Cet engagement des catholiques dans la cité a suscité à partir du XIXe s la création de très nombreux groupes : syndicats (chrétiens), patronages, associations charitables… Sans participer directement à l’évangélisation, ils permettaient d’encadrer et de socialiser les catholiques. Les liens avec l’Eglise n’étaient pas toujours institutionnels, et les noms n’exprimaient que rarement de dimension religieuse. Rien de surprenant donc que, dans leur grande majorité, ces groupes finissent par se détacher des institutions religieuses pour prendre leur autonomie durant le second XXe s, même si leurs militants restent souvent issus du milieu chrétien.

Les cas les plus nombreux furent ceux des patronages, associations nées dans un cadre paroissiale pour organiser des activités sportives et culturelles. Dénués de dimension proprement religieuse, l’Eglise les a laissé s’éloigner, et on ne compte plus les anciens « patros » devenus célèbres mais totalement extérieurs au catholicisme, à l’exemple de l’AJ Auxerre (qui joue au stade de l’abbé Deschamps !) ou de la JSF Nanterre (qui vient de remporter la coupe de France de basket).

L’exemple le plus connu de déconfessionnalisation concerne les syndicats chrétiens, quand la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens) décide en 1964 de devenir la CFDT, abandonnant toute référence religieuse. Une minorité fait scission pour maintenir le nom de CFTC, ce qui ne l’empêche de distendre ses liens avec l’Eglise.

On peut trouver légion d’autres exemples : les associations familiales (APF devenues CLCV – Confédération Logement Cadre de Vie), féministes de l’UFCS,… J’invite volontiers les lecteurs à en mentionner d’autres en commentaires.

L’Action Catholique résiste

Dans cette évolution, une sphère apparaissait préservée, celle de l’Action catholique. Certes, les mouvements qui en relèvent on aussi connu depuis 40 des changements de noms mais aux implications différentes.

Si l’évolution de la JOC belge fait parler, c’est qu’elle fut le premier mouvement d’Action catholique spécialisée. Elle est née en 1925, de l’intuition de l’abbé Cardijn qu’il fallait faire évangéliser les ouvriers par leurs semblables (sous le slogan : « nous referons chrétiens nos frères »). Initiative féconde qui a suscité sa reproduction rapide dans de nombreux autres pays, auprès d’autres catégories sociales et d’autres classes d’âge (et toujours en séparant hommes et femmes). De ce développement est née l’action catholique spécialisée telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Après avoir dominé le dispositif catholique dans les années d’après-guerre, cet apostolat en fonction du milieu social est en crise depuis les années 70. Aux difficultés que connait tout le catholicisme occidental s’ajoute l’évolution de la structure économique qui conduit à la fin des classes sociales. L’Eglise persiste à parler de « milieu » et nom de classe (on ne reprend pas une notion marxiste), mais c’est la même réalité qui s’efface progressivement depuis 30 ans : on ne peut plus parler aujourd’hui d’identité ouvrière (JOC, ACO) ou agricole (ex-JAC, ex-LAC), et le milieu « indépendant » (JIC, ACI) n’a jamais été qu’un regroupement artificiel (mais utile pour regrouper les classes moyennes). Quant au milieu étudiant (JEC), on peut se demander s’il a jamais existé.

Seule l’action catholique en milieu rural a pris très tôt conscience des évolutions et entamé un virage essentiel en s’adressant non aux plus agriculteurs mais à l’ensemble de la population rurale. La branche adulte a pris le nom explicite de CMR (Chrétiens en monde Rural), tandis que la JAC se fondait dans une structure plus large, le MRJC (Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne) qui accueille des actifs mais surtout une majorité de jeunes scolarisés.

Affirmer une identité sans réaffirmation identitaire

D’autres mouvements d’Action catholique, moins spécialisés, ont essayé de s’adapter, et ces adaptations se retrouvent dans leurs changements de nom. Petit florilège sans prétention exhaustive :

  • le CFPC (Centre Français du Patronat Chrétien) devenu EDC (Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens) coller à la transformation du CNPF en MEDEF
  • les EE (Equipes Enseignantes) et la PU (Paroisse Universitaire) fusionnent dans CdEP (Chrétiens dans l’Enseignement Public)
  • le CCIF (Centre Catholique des Intellectuels Français) en crise renait sous le nom de Confrontations-AIC (association d’intellectuels chrétiens)
  • le MCC (Mouvements des Cadres Chrétiens) inverse son sigle pour devenir le Mouvement Chrétiens des Cadres et dirigeants d’entreprises

En listant ces évolutions, on peut remarquer deux choses : la transformation du nom (et du mouvement) cherche souvent à mieux coller à la réalité du « milieu », et l’affirmation confessionnelle explicite est conservée. La stratégie dite d’enfouissement de l’Action Catholique impliquait certes une discrétion, mais elle ne conduisait pas à cacher son identité religieuse comme lui reproche les milieux réactionnaires. Au sein du catholicisme d’ouverture (c’est-à-dire ouvert au dialogue avec le monde et la modernité), le choix est bien aujourd’hui celui de la conservation, qui parfois vaut réaffirmation, de l’appartenance au monde catholique. Avec la volonté de ne pas laisser le catholicisme être identifié à la hiérarchie et aux mouvements conservateurs et identitaires (du genre Opus Dei ou Associations Familiales Catholiques).

Ils sont passés les débats sur le changement de nom de La Croix, de Témoignage Chrétien ou même du CCFD. Le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement réunit notamment la quasi-totalité des mouvements d’Action catholique et a adjoint à son nom « Terre solidaire » en 2008. La tentation a existé d’en faire le nouveau nom du mouvement, faisant du coup disparaître toute référence religieuse. Mais le débat a été tranché et la grosse ONG cherche maintenant au contraire des moyens de conforter son intégration au monde catholique, par exemple en organisant des formations « Eglise » pour ses salariés.

Et en Belgique ?

La JOC se déconfessionnalise dans une réalité belge bien différente de la nôtre, comme le rappelait Anthony Favier dans un échange semi-privé. Un militantisme catholique y existait depuis longtemps, avec ses syndicats (CSC), ses partis (PCS et CDV), ses mutuelles… Comme dans toute l’Europe occidentale, la sécularisation a fait son œuvre et ces groupes se sont éloignés de l’Eglise catholique en même temps que les fidèles, et la démocratie chrétienne a payé un lourd tribut. Son influence électorale baisse, et côté wallon, le Parti Social-Chrétien est même devenu en 2002 le CDH (Centre Démocrate et Humaniste). Les scouts ont également abandonné leur référence religieuse, de même que l’Action Damien (une importante ONG fondé par un prêtre).

Ajoutons enfin qu’au niveau international, elle appartient à la JOCI (JOC internationale), qui défend une vision très politique du « voir, juger, agir ». Mais son équivalent français fait partie des JOC qui ont fait scission dans les années 80 pour fonder une coordination (la CIJOC) plus attaché à la dimension apostolique et aux positions plus compatibles avec celles du Vatican (lequel reconnait aujourd’hui la CIJOC mais pas la JOCI).

Au final, soyons rassurés car l’évolution belge est lié à un contexte particulier très différents du notre. Dans tous les pays, les JOC accueillent des jeunes très au-delà des milieux catholiques et ouvriers, tout en continuant à toucher en priorité les milieux populaires. Il est très probable qu’un jour la JOC française change son nom mais il n’y a aucune chance que (contrairement à mon titre provocateur) elle ne perde sa dimension religieuse.

Pour aller plus loin et comprendre la déconfessionnalisation de la JOC belge, vous pouvez lire leur communiqué de presse ou cet article de La Vie.fr

Publicités

8 réflexions au sujet de « La JOC n’est plus ni ouvrière ni chrétienne !? »

  1. vous dites « Les cas les plus nombreux furent ceux des patronages, associations nées dans un cadre paroissiale pour organiser des activités sportives et culturelles. Dénués de dimension proprement religieuse, l’Eglise les a laissé s’éloigner ».
    Votre jugement est bien rapide. C’est au contraire un incompréhension de leur dimension chrétienne qui a conduit de nombreux clercs à les laisser tomber. On a dit puisqu’ils n’ont pas de dimension « religieuse » laissons cela à la société et à ses centres de loisirs. Et de fait beaucoup de patronages s’étaient laissés « sécularisés », préférant aller jouer au foot le dimanche matin que d’aller à la messe.
    Mais cela n’était pas dans l’ADN des patros, on pourrait en effet citer de nombreux exemples de fécondité chrétienne des patros et colos. En tout cas l’exemple du redémarrage des patros en milieu populaire dont je fais l’expérience est un démenti du « dépérissement »de ce type de structure.

    • Je le reconnait, mon jugement est rapide et je vous remercie de le compléter. Je ne dit pas que les patronages étaient condamnés à s’éloigner de l’église, je ne fait que le constater.
      Mais les patros comme l’action catholique se retrouve confrontés à une difficulté fondamentale : comment participer à la mission évangélique tout en ayant des pratiques sportives, culturelles, revendicatives… C’est un équilibre difficile qui a trouvé différentes réponses.
      Je suis heureux d’apprendre que des patros redémarrent en milieu populaire, et je serai intéressé pour en savoir plus sur leur façon d’appréhender la dimension religieuse de leur action dans un contaxte très différent du siècle dernier.

  2. Ping : La JOC belge se déconfessionalise, un historien y réfléchit. | GRACS

  3. Bonjour Pour avoir travaillé 31 ans dans une association confessionnelle (le Secours Catholique)
    Je dois dire qu’à une époque cette appartenance était un peu gènante et certains souhaitaient une déconfessionalisation qui ne vint pas. Le rajout de « Caritas France » et l’emploi par certains de ce sigle donnait le change. Aujourd’hui , à l’heure où les appartenances religieuses ne sont plus très importantes, je ne sais pas s’il faut engager des combats de ce genre ? Il en est certainement d’autres au sein même de ces associations et mouvements qui me semblent plus nécessaires.
    En d’autres temps ce furent les associations ou institutions sanitaires qui souhaitaient se laïciser
    et perdre leur nom souvent liés à des saints. Certaines l’ont fait, je ne pense pas que cela ait changé grand chose. Les étiquettes, à un moment ou un autres peuvent être gènantes (demandez aux partis poitiques aujourd’hui…) Mais elles sont des marques originales et à l’époque de leur création, leur nom avait certainement un sens qui au fils des ans et des transformations de notre société peuvent se dévaloriser et avoir besoin d’un toilettage.
    Rodhain, Fondateur du Secours Catolique, résista à ce changement disant que » lorsqu’il
    allait dans sa cave y choisir un bon vin, il amait en connaitre la provenance et pour cela lisait
    l’étiquette… »
    Votre nom et à première vue votre visage me laisse à penser que vous seriez le fils de François Soulage…Non ?
    Jules Barbu 22

    • Je vous rejoinds sur l’importance du nom qui exprime plus qu’une origine, une identité. Que le Secours soit catholique ne l’oblige pas à n’employer que des pratiquants. Mais il faut néanmoins que ses salariés sachent que la grande majorité des bénévoles et donateurs sont animés par l’idéal évangélique.
      De plus, conserver des groupes qui se proclament catholiques (mais c’est la même chose pour les autres confessions) tout en agissant sur d’autres terrains que les bondieuseries est le signe tangible de l’Incarnation adressé aux hommes de ce temps.
      Je crois que vous sou-estimez la résistance des appartenances religieuses (qui se font aussi communautaires). Les assumer est aussi le moyen de ne pas en faire un objet de crispation, et doit se faire sans repli identitaire.
      Je vous accorde bien volontiers que ce n’est pas le combat prioritaire. Donc autant ne pas changer les noms.

      Quand à votre ultime remarque, vous avez touché juste.
      Merci de nous lire.

  4. Les débats concernant les changements de nom ne sont pas terminés au sein des mouvements d’actions catholiques spécialisé en France, contrairement à ce que pourrait laissé penser votre article, et je prend pour exemple le MRJC qui vit ce débat actuellement. Je me permet ce commentaire car je ne vois pas les motifs qui poussent le MRJC à se questionner sur son image exprimés dans ce post.
    Le MRJC s’adresse principalement à des jeunes adolescents de 13 à 18 ans, et son moteur de mobilisation essentiel est le bouche à oreille, l’invitation de copains. Cette invitation se fait à un âge où les jeunes sont pour la plupart en questionnement sur leurs convictions. Les jeunes militants MRJC le sont peut être même plus que d’autres car ils ne sont pas tous issus d’un milieu spécialement pratiquant, et le MRJC leur permet une réouverture sur l’Eglise et sur la foi chrétienne. Cette (re)découverte se fait souvent bien, et de nombreux jeunes (je parle en mon nom notamment) se pose des questions sur leur foi et leurs convictions qu’ils n’auraient surement pas pu avoir ailleurs. Ces questions sont l’une des plus grandes richesses de l’action catholique spécialisé à mon sens.
    Mais quand viens l’heure de la mobilisation au collège, ces questions sont des freins énormes à l’invitation de copain, car elles ne sont pas comprises. Très vite le jeune collégien se retrouve dans la position de justifier son appartenance à un groupe chrétien, alors que lui même ne sait pas s’il partage ces valeurs, ou s’il se reconnait de l’Eglise catholique. Et rapidement, il préfère l’évitement de la question plutôt que son affrontement, à un âge où la différence est difficile à supporter et à une époque où l’identité chrétienne n’est pas facile à porter (et vice et versa).
    Ainsi, la question de changement de nom ne cherche plus à répondre à la question de la déconfessionalisation, car le lien à l’Eglise et à l’identité chrétienne n’est pas remis en cause (ou minoritairement), et est réaffirmée à l’occasion des nouvelles orientations du MRJC. Cette question cherche à répondre à deux problématiques: comment retrouver un nom dont les collégiens et lycéens puissent être fier, et comment ne pas fermer la porte à des gens qui se retrouverais dans les questions du MRJC, mais pas (encore) dans l’affirmation de la foi chrétienne. Et c’est une question centrale à l’heure ou les mouvements d’action catholique spécialisé souffrent d’une forte baisse de fréquentation.

    (Sur les bons vins, la provenance n’est pas toujours inscrite sur le devant, mais parfois à l’arrière, ce qui permet au consommateur de ne pas forcément faire son choix sur ce critère seul, et qui est bien pratique pour les petites appellations qui peuvent mettre d’autres atouts en avant, mais qui n’empêche pas le curieux de savoir d’où il vient)

    Corentin Jaunet, salarié du MRJC en Vienne

    • Les débats auxquels je faisait référence concernant le MRJC se situent plutôt dans les années 70.
      Je connait moins bien le MRJC aujourd’hui. Mais il est logique de se poser des questions sur la place laissée à l’identité chrétienne au sein des mouvements d’AC. La question est facile à trancher au sein du catholicisme d’identité pour lequel la revendication identitaire est centrale. Par contre, les tenants du catholicisme d’ouverture sont coincés entre le désir de rejoindre les personnes quelque soit leur appartenance (ce qui implique une certaine discrétion) et la volonté de ne pas abandonner l’étiquette chrétienne.
      Vous décrivez bien ce dilemne que vivent également les jeunes (et pas seulement les mouvements). Merci de votre contribution et je serai heureux que vous nous teniez informé des évolutions du MRJC.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s