Histoire: le grand retour? La leçon ukrainienne

Speyer_St_Georg

Le 21 mars dernier, en regardant l’excellente émission de Taddei Ce Soir Ou Jamais, Didier da Silva a bien failli s’évanouir en entendant l’historien et démographe Emmanuel Todd décrire l’annexion de la Crimée par la fédération russe comme étant le résultat de « forces historiques » incontrôlables né dans la tête d’un homme politique, mais aussi dans le prolongement de « l’âme » de tout un peuple. Pour notre blogueur, l’admirable avenir libéral-libertaire promis à l’Ukraine est donc compromis par un évènement imprévu, qui interroge notre capacité collective à « vivre notre Histoire ».

Les pleureuses occidentales de circonstance qui, après avoir promis la Lune à l’Ukraine, s’évertuent à démolir la légitimité de « l’annexion » russe, en sont pour leurs frais. Car il faudrait revenir longuement sur la subite amnésie qui frappe nos élitocrates droitsdelhommistes, qui oublient de préciser qu’il n’y a pas un seul historien, même de petit calibre, qui n’assume avec le plus grand flegme la « russité » de la Crimée. Comme disait Lénine, les faits sont têtus.

Aux yeux des Bruxellois, l’idée même d’une « annexion », dans une Europe unifiée par les marchés financiers et les outrances sociétalistes, c’est la résurgence d’un authentique cauchemar du réel. Un monstre politique incongru issu des temps anciens, où il se passait encore quelque chose. C’est-à-dire le résultat concret, aléatoire et imprévisible, d’une visée politique, bonne ou mauvaise, dans laquelle l’Homme joue encore un rôle central, mais dont les destinées lui échappe in fine.

Véritable coup de tonnerre dans le ciel bleu du libéralisme auto-satisfait, le retour  inopinée de l’Histoire dans nos sociétés post-démocratiques et post-historiques, déchire le voile des illusions libérales-libertaires fondées sur l’auto-régulation du marché, la satisfaction perpétuelle des égoïsmes personnels, le bain amniotique rassurant des directives de Bruxelles, les émissions de télé-réalité et les poèmes insipides d’Hermann von Rompuy. Le terrorisme intellectuel compact promis à tous ceux qui tentent d’échapper à la « normalisation » libéral-libertaire ne faisant évidemment plus débat.

Nos politiques, nos médiatiques, laborieusement occupés à gérer frénétiquement les conséquences sociétales de notre monde libéral – Christopher Lasch et Jean-Claude Michéa ayant bien montrés que le libéralisme était un « fait total » –, puisqu’ils n’ont plus la main sur l’économique et le social (cela non plus, ne faisant hélas pas débat) n’ont pas su comment gérer ce fichu problème ukrainien. Ils ont été pris de court. Encore ahuris,  ils croyaient, à bon droit, avoir remisé définitivement au placard ces vieilleries encombrantes et, pour tout dire, archaïques, appelées « patrie », « mémoire », « tradition », « racines », « identité », « culture populaire ». Tout cela a été ringardisé depuis plusieurs décennies dans la « société du désastre » qu’ils défendent complaisamment, de peur de ne pas être dans le sens d’une « Histoire » pourtant vidée de son sens tragique, et imprévisible, et violent.

Décidément frappés d’une amnésie sélective, ils en ont oublié jusqu’au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le respect des droits des minorités, ce qui est pour le moins étonnant, quand on se rappelle que ces deux axiomes, répétés comme des mantras ad nauseum, par le Camp du Bien, avaient pourtant servis à justifier l’indépendance du Kosovo, au mépris de l’histoire et de la mémoire du peuple serbe. Au mépris, encore une fois, de l’intangibilité des frontières, cette pichenette du droit international qu’avec habileté, ils contournèrent pour donner naissance à l’État d’Europe le plus corrompu, le plus dangereux et le plus mafieux – eh oui, le Kosovo –, où pour justifier les séparatismes farfelus qui agitent certains pays, mais qu’au nom du droit (!) ils brandissent maintenant à la face d’une Russie trop heureuse d’en montrer la versatilité.

Car voilà donc que « l’âme russe », puisque aussi bien les « kapos du système » la définissent comme telle, s’invite dans le débat. A une Europe gardienne du goulag libéral  et libertaire où tout est écrit d’avance, où tout est prévu, où tout est programmé, où il n’y a plus de passé ni de mémoire pour faire place net au libéralisme sociétal, la Russie démontre, maladroitement et confusément, peut-être même tragiquement, qu’un retour de l’Histoire est encore possible. Et puis, comme disait Dominique de Roux : « Derrière Tolstoï, il n’y a pas n’importe quel peuple, il y a le peuple russe. » Cette âme russe, donc, spirituelle, encore largement croyante et mystique, ne baigne pas encore intégralement dans les « fiertés » morbides et hallucinées qui servent de colonne vertébrale à notre monde occidental. La Sainte Russie -si cela a encore un sens- nous donne à réfléchir sur les dysfonctionnements de notre démocratie, et sur notre rapport à l’Histoire.

Aux yeux des principaux dirigeants occidentaux, animés d’une singulière haine du spirituel et de l’Histoire, les deux étant souvent liés, ce qui s’est passé en Crimée n’aurait jamais dû arriver.

Pour eux, faire appel au peuple est dangereux, dans la mesure où ce dernier ne vote pas toujours conformément aux intérêts de la finance internationale et de la technocratie bruxelloise. Ce qui explique que Nicolas Sarkozy ait annulé sans vergogne le Non souverain du peuple français de 2005, pourtant sans appel, et que les négociations portant sur le futur accord de libre-échange euro-américain se fassent dans l’opacité la plus totale, et sans que les peuples aient leur mot à dire. Ce qui nous promet encore de beaux scandales pharmaceutiques, alimentaires, industriels, écologiques, etc… dont les auteurs ne seront jamais identifiés, ou jamais poursuivis, ou dont la responsabilité sera minorée par une oligarchie européenne illégitime, mais complice.

Une fois ces choses dites, ces choses sorties de l’oubli coupable où certains ont intérêt à ce qu’elles restent, les lecteurs penseront ce qu’ils voudront de ce qui se passe dans l’Est de l’Ukraine en ce moment. Ils interprèteront à leur guise le discours incroyable de parti-pris de la majeure partie des médias occidentaux, sans distinction, concernant les évènements de Crimée et d’Ukraine. Et puis, comme disait Philippe Muray, « si l’Histoire est tragique, le tragique, lui, n’est pas nécessairement historique ».

Je souhaite simplement que nous réfléchissions à deux choses : la première pose la question de la place des peuples dans les processus politiques et historiques des Etats dans le cadre de la mondialisation. Les peuples sont-ils encore maîtres de leur destin ? Sont-ils encore acteurs de leur propre Histoire ? En l’état actuel des choses, deux réponses hélas très décevantes, nous ont déjà été apportées : soit le peuple est ignoré (cf le referendum européen de 2005, ou la destitution du président, certes corrompu, mais démocratiquement élu Viktor Ianoukovitch), soit il est manipulé (Place Maïdan, à Kiev). La deuxième se réfère à l’accusation régulièrement faite à Vladimir Poutine d’affaiblir, puis de dissoudre l’Ukraine dans sa volonté de pousser Kiev au fédéralisme.

Je pose à présent cette question, les yeux rivés sur Charles Péguy, qui écrivait « qu’il faut vraiment voir ce que l’on voit » : le fédéralisme n’est-il pas au cœur du projet politique européen ? N’est-ce pas la dissolution des Etats-nations, frein à l’expansion du commerce mondial, qui  titille les maniaques de la Commission de Bruxelles ? Sur ces questions, indélicates aux oreilles des oligarques européens, je ne peux que renvoyer le lecteur à cet excellent article du non moins excellent Jacques Sapir, qui consacre une étude au concept de « souveraineté hors-sol ».

Le système politique, le système médiatique, ne nous ont jamais présenté l’Europe sous cet angle-là. Et ne risquent d’ailleurs pas de le faire à l’avenir. Et pour cause : les évènements d’Ukraine sonnent comme un avertissement.

Didier da Silva

 

 

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3 réflexions au sujet de « Histoire: le grand retour? La leçon ukrainienne »

  1. Article remarquable de lucidité, et particulièrement féroce sur l’Europe ! Bravo !: Et, en plus, c’est remarquablement écrit. Cela change des soupes journalistiques habituelles…

  2. C’est votre droit le plus strict de préférer la Russie de Poutine à une Europe balbutiante, mais n’enrôlez pas Peguy dans votre combat (pour la poutinisation des esprits ?) , il n’aurait certainement pas signé.

  3. Cher Monsieur, merci de votre commentaire. Cependant, deux remarques: je ne « préfère » pas Poutine à une Europe balbutiante, pour la simple et bonne raison que je ne crois ni en l’un, ni en l’autre, et parce que l’Europe que vous caractérisez de balbutiante a déjà donné la pleine mesure du désastre dans son fonctionnement a-démocratique. Ensuite, se référer à Péguy pour expliquer la situation ne me semble tout à fait indiqué, du moins pour ceux qui, comme vous, voudrais voir autre chose que la réalité: je n’enrôle pas Péguy, Péguy n’a pas besoin d’être enrôlé, et je ne réussis pas, comme vous, à faire parler les morts…

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