Objecteur de manif !

Vœux de la mairie de Montpellier

Descendre dans la rue reste un droit garanti par la constitution, mais il n’est pas certain que les catholiques aient intérêt à multiplier ce type de manifestations. Un article de René Poujol. 

Dimanche 19 janvier, quelques dizaines de milliers de manifestants sont descendus sur le pavé parisien pour une nouvelle Marche pour la vie. La date n’est pas arbitraire. Le lendemain, en effet, à la faveur du débat parlementaire, les députés étaient appelés à faire sauter ce qui reste sans doute le dernier verrou de la loi Veil de 1975 de dépénalisation de l’avortement : l’évocation d’une «situation de détresse» chez la femme. Cette ultime obstacle levé – il l’a été dans la nuit de mardi à mercredi – l’avortement devient un droit comme un autre, auquel toute femme pourra recourir sans avoir à en justifier les motifs, un droit dont la collectivité devra assumer le coût sans sourciller (1) et auquel opposer la moindre alternative pourra conduire devant les tribunaux.

L’avortement est le type même de sujet de société quasiment impossible à aborder publiquement dans notre pays, si vous vous refusez à la fois – ce qui est mon cas – à considérer qu’il s’agirait-là d’un homicide abominable que rien ni personne ne sauraient légitimer en aucune circonstance, ou à l’opposé d’un simple droit des femmes à faire prévaloir. Refusez de vous laisser enfermer dans ce dilemme manichéen et vous êtes assuré de prendre des coups des deux côtés. Des coups haineux, à la hauteur de l’enjeu symbolique que représentent la condamnation ou la légalisation de l’avortement.

Les limites du «témoignage»

Dimanche, la Marche pour la vie avait reçu le soutien du pape François et celui d’une dizaine d’évêques dont plusieurs se trouvaient dans le cortège. Succès de participation incontestable, sauf que le soir même, la plupart des médias audiovisuels évoquaient une énième mobilisation réactionnaire des catholiques contre les droits des femmes.

La raison voudrait donc qu’on s’interroge sur le «bilan» d’une telle démonstration de force.  La logique du «témoignage» est-elle encore pertinente lorsqu’il apparaît que son contenu ne dépasse guère les rangs des manifestants et que, d’évidence, la communication que l’on entendait promouvoir est à ce point faussée, rendue inaudible ?

Trois manifs en trois semaines…

Or voilà que la Marche pour la vie va être suivie dimanche prochain par une autre manifestation  : «Jour de colère» qui semble vouloir fédérer, sur un registre plus politique et plus dur, aussi bien les extrémistes de Civitas que les soutiens à Dieudonné, les bonnets rouges, les objecteurs au «matraquage fiscal»… et plus généralement les détracteurs de la politique gouvernementale. Son Manifeste proclame : «Jour de Colère est l’expression d’une prise de conscience de la société civile face à une action gouvernementale délétère qui nous mène droit vers l’abîme. Nous demanderons un changement radical en nous appuyant sur la « coagulation » de toutes les colères !»

Encore une semaine et, le 2 février, c’est la Manif pour tous, reconfigurée après le départ d’un certain nombre de ses fondateurs historiques (2) qui appelle à battre le pavé à Paris et Lyon. Ici la dénonciation se concentre sur la politique familiale du gouvernement : «Projet de loi Famille, fabrication d’enfant sans père (PMA pour couple de femmes), mères porteuses, diffusion de l’idéologie du genre à l’école, réduction du congé parental, fiscalité contre les familles (fin de la conjugalité de l’impôt, baisse du quotient familial…) : il est temps de mettre un terme à tous ces projets LGBT et anti-famille que prépare le gouvernement dans la foulée de la loi Taubira (mariage et adoption pour les couples de même sexe) dont LMPT demande toujours l’abrogation (sans rétroactivité).»

Quelle que soit la spécificité de chacune de ces manifestations, au travers de ses thèmes, de ses initiateurs ou de ses participants… il est à craindre que l’opinion ne retienne au final que cette idée, simple pour ne pas dire simpliste : les cathos à nouveau dans la rue contre le gouvernement et contre les lois de progrès. On peut regretter l’amalgame mais c’est ainsi. Les lois de la communication existent, il est risqué de vouloir s’en affranchir.

Se mobiliser aussi contre la «mondialisation de l’indifférence»

Dimanche 19 janvier, jour de «la marche pour la vie», dans ma paroisse, comme sans doute dans nombre de paroisses de France, nous avons prié pour les migrants et les réfugiés, à l’occasion de la 100e Journée qui leur était consacrée. Le pape François, dans le message publié depuis plusieurs mois déjà, redisait son soutien aux migrants et à ceux qui ont à cœur de leur venir en aide, refusant de pactiser avec ce qu’il avait qualifié quelques semaines plus tôt de «mondialisation de l’indifférence» Sur l’accueil des migrants qui mobilise de nombreux chrétiens, aucune association, ce jour-là, n’avait appelé à manifester dans la rue. Et l’auraient-elle fait que le cortège eut sans doute été symbolique. Aucun évêque n’a donc eu à se poser la question d’une éventuelle participation…

Visibilité d‘un côté, enfouissement de l’autre… voilà qui devrait achever de convaincre dans l’Eglise comme hors de l’Eglise que, décidément, le vrai combat des catholique, le seul au fond qui les mobilise vraiment, est bien celui qui touche aux points «non négociables» que sont l’avortement, l’euthanasie et la défense de la famille…

Les raisons de mon désaccord.

Il est des catholiques, dont je suis, qui ne se reconnaissent dans aucune des manifestations de ces trois dimanches. Bien évidemment pas dans «Jour de colère», mais pas davantage dans la marche pour la vie ou la manif pour tous. Mon désaccord porte en premier lieu sur le contenu même des «revendications» exprimées.

Si je condamne la banalisation de l’avortement désormais consacrée par le vote parlementaire, il me sera toujours impossible en conscience d’assimiler avortement et infanticide. Quant à l’idée de pouvoir revenir un jour sur la loi Veil, elle me semble dangereuse et illusoire. Je mets en garde ceux que l’exemple espagnol semble aujourd’hui inspirer sur le fait que l’Espagne connaître un jour une nouvelle alternance politique à la faveur de laquelle la gauche réintroduira une libéralisation de l’avortement. Nos sociétés démocratiques ont besoin de compromis «raisonnables» et donc de débats apaisés où les chrétiens ont toute leur place à prendre pour peu qu’on accepte de les entendre… et qu’eux-mêmes ne prétendent pas imposer leur vérité à la société civile.

Je ne vois pas, sur cette question comme sur bien d’autres, comment échapper à la nécessaire distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Quitte à rappeler à la puissance publique qu’une éthique de responsabilité doit viser aussi à assurer les droits de l’enfant à naître et à ne pas banaliser de fait, par le biais de la loi, un acte dont on reconnaît par ailleurs qu’il représente un drame intime pour bien des femmes.

Si je me suis prononcé avec constance contre le mariage pour tous et son ouverture à la filiation, il me sera toujours impossible, en conscience, de contester à des personnes de même sexe qui s’aiment le droit de s’assumer mutuellement dans la solidarité, avec la protection de la loi. L’idée d’obtenir l’abrogation pure et simple de la loi Taubira sans instauration d’une forme de contrat d’union civile me semble donc illusoire et injuste. Quitte à rappeler, en effet, à la puissance publique que la reconnaissance du droit des adultes ne saurait se faire au détriment du droit des enfants, ce qui fonde notre opposition commune à toute forme de PMA ou de GPA pour des couples de même sexe.

La deuxième raison de ma non-participation à ces manifestations est que j’en conteste la pertinence. Si les chrétiens ont un témoignage à porter, je ne suis pas sûr que ce soit dans la rue. Et je me méfie d’une forme malsaine de fascination pour le martyre qui conduit à penser que l’hostilité suscitée par ces mobilisations de rue à répétition seraient la meilleure preuve que ses initiateurs sont dans la vérité. Gardons-nous d’une lecture faussée de la dernière des Béatitudes où nous prendrions le Christ en otage de nos propres choix.

Où faire entendre une autre voix ? 

Pour la sensibilité à laquelle j’appartiens dans l’Eglise, et qui assume en son sein une forme de pluralisme, la question est désormais de savoir où et comment dire sa différence, comment faire entendre sereinement un autre message, tout aussi soucieux de fidélité à l’Evangile, alors même que ni notre Eglise, ni la classe politique, ni les médias n’ont réellement envie d’entendre autre chose qu’un affrontement manichéen. Affrontement dont   la majorité socialiste entend bien tirer profit pour mieux maquiller ses échecs sur le terrain économique et social.

  1. Voilà qu’au moment où les besoins de financement de la santé requièrent de cruels arbitrages qui se traduiront demain par une réduction de l’accès aux soins pour les plus âgés, nous acceptons le principe d’un remboursement à 100% d’un acte médical qui, s’il n’avait pas lieu, aurait pour conséquence… la naissance d’un enfant. Voilà un acte, l’IVG, dont chacun reconnaît le traumatisme qu’il représente pour bien des femmes, et qui sera bientôt le seul pour lequel aucune politique de prévention ne soit simplement envisagée au motif qu’elle serait attentatoire au droit des femmes. La contraception est aujourd’hui moins bien remboursée par la Sécurité sociale. Dans un contexte de crise du pouvoir d’achat, on incite donc objectivement les femmes les plus modestes à renoncer à toute contraception avec l’argument qu’au pire, si elles tombaient enceintes, elles pourraient toujours recourir à un avortement gratuit. Est-il déraisonnable de plaider qu’au-delà de ce que prévoyait la loi Veil, nous sommes là, collectivement, dans la déraison ?
  2. Je pense, bien sûr, à Frigide Barjot, Laurence Tcheng et Xavier Bongibault, mais également aux initiateurs d’Homovox et d’autres encore…

 

Cet article a été publié dans un premier temps sur le site de son auteur : renepoujol.fr 

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Une réflexion au sujet de « Objecteur de manif ! »

  1. Bel article, très intéressant, il y a cependant au moins une petite erreur à corriger. C’est pas grand-chose, mais tant qu’à réfléchir sur les faits, autant réfléchir sur des faits exacts.
    Un ticket modérateur appliqué sur un acte d’IVG diminue notablement son accessibilité, beaucoup plus que sur les contraceptifs.

    Coût d’une IVG (acte + hospitalisation de jour + frais opératoires éventuels) : de 200 à 700 € (http://vosdroits.service-public.fr/particuliers/F1551.xhtml)
    Mettons 450 (même si la moyenne est en fait plus élevée, les IVG médicamenteuses au cabinet étant assez rares).
    si on applique un TM de 20% comme c’étit le cas avant la prise en charge à 100% -> 90 € à débourser de sa poche pour celles qui n’ont pas de mutuelle ni de CMUc.

    Une pilule, c’est 5€ pour 3 mois : soit un TM (35%) de 1,75€/3mois, soit 7€/an, c’est-à-dire que le montant que tu aurais déboursé d’un coup pour un IVG en urgence, il faut 13 ans pour le dépenser en pilule. Et il y a seulement à débourser 1,75€ d’un coup.

    Un DIU hormonal (le plus cher) : 125€/5ans soit un TM à 43€ à débourser d’un coup, mais au total c’est à peine plus cher qu’une pilule : 8,75€/an. Cependant, si la femme n’a pas de mutuelle, on peut toujours trouver une solution moins chère voire gratuite. Tandis que dans le cas d’une IVG, on est dans l’urgence, on n’a pas ce type de solution.
    Un DIU non hormonal : 30€ pour 5 ans. soit 20€ à débourser d’un coup, et moins de 4€ /an.

    Il y a également des dispositifs qui ont été mis en place pour améliorer l’accès à la contraception (pour les mineures notamment), même si ces dispositifs sont trop peu nombreux. Un de ces dispositifs était inclus dans la loi qui a part ailleurs permis le remboursement à 100% des IVG.

    Le risque ? C’est qu’une femme qui ne peut pas débloquer en urgence 100€ préfère faire ça dans sa cuisine. Ou avec des médicaments contrefaits achetés à 3 francs 6 sous sur internet. Si si, ça existe, encore aujourd’hui en France. En tous cas, en 2011 on rapportait encore des cas (1 mort en 2011).

    On peut donc dire que le remboursement total de l’IVG n’est pas forcément la solution idéale, mais prétendre que ça a été fait uniquement pour motiver les gens à se faire avorter dénote une certaine méconnaissance des contingences réelles.

    Après c’est vrai que dans la réalité, plein de femmes prennent des pilules 3G/4G, beaucoup plus chères. Il ne vous a pas échappé que les autorités, celles qui ont remboursé l’IVG à 100%, ont tout fait pour limiter la prescription de ces pilules, très chères et sans bénéfices supplémentaires, au strict minimum. On sait les messages flous qui s’en sont suivis, où l’on n’entendait que ceux qui gueulaient le plus fort.
    Donc sur ce point-là, il me semble qu’il serait plus pertinent d’en vouloir aux excités qui cherchaient à tout prix à faire du Marisol-bashing, qu’à ce gouvernement, qui a, dans ce domaine-là, une politique pas du tout idiote.

    Alors oui, c’est vrai, les autorités communiquent très mal en termes de santé publique. Mais quand on lit « on incite donc objectivement les femmes les plus modestes à renoncer à toute contraception », je me dis que faire des procès d’intention sans se demander quel est le réel impact en matière de santé publique, ce n’est pas un argument recevable.

    A part ça, l’article me semble très bien.

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