Comment refuser de partager la joie de l’Evangile?

 L’exhortation apostolique du pape François sur l’évangélisation est bien le «programme» même de son pontificat. Et le miracle est qu’il parvient à nous convaincre de nous engager avec lui. 

D.R.

Il m’aura fallu deux semaines pour lire l’exhortation apostolique du pape François : La joie de l’Evangile (1). Simple constat qui ne veut pas suggérer la difficulté à appréhender le texte, mais souligner le fait que, pour moi, il n’y avait aucune urgence et que j’entendais bien me laisser porter par la lecture, sans autre contrainte. Voilà bientôt quatre ans que je suis «délivré» de l’obligation hebdomadaire d’éditorialiser, qui jadis m’eût contraint à avaler ces 288 paragraphes d’une traite. J’ai la faiblesse de penser que personne n’attend après moi pour se faire une opinion sur le texte, même si mon commentaire peut intéresser, ici ou là, comme il m’intéresse de lire ce que d’autres en pensent.

Ma première surprise, je crois, a été le foisonnement et le style direct, très personnel, du pape François, là où ses prédécesseurs se coulaient volontiers dans un mode d’écriture  plus convenu pour ce genre de document. Il m’est apparu très vite que si «Exhortation apostolique» il y avait, pour clore, comme il se devait, le Synode sur la nouvelle évangélisation de l’automne 2012, le pape François ne reprenait que de loin en loin cette expression, préférant élargir son propos à l’évangélisation en général, qui est la mission même de l’Église.

L’évangélisation plutôt que la nouvelle évangélisation

Car si la nouvelle évangélisation se proposait de viser prioritairement les catholiques qui «bien qu’étant baptisés, se sont éloignés de l’Église et de la pratique chrétienne» (2) le pape François souligne qu’elle concerne également les fidèles, pratiquants réguliers ou occasionnels, ce qu’il appelle la pastorale ordinaire, visant la «croissance des croyants» ; puis il ajoute : «Enfin, remarquons que l’évangélisation est essentiellement liée à la proclamation de l’Évangile à ceux qui ne connaissent pas Jésus Christ ou l’ont toujours refusé» (3), ce que l’on définit parfois comme évangélisation ad gentes (4).

Ce souci d’élargissement justifie sans doute que pour la rédaction de ce texte, il reconnaisse avoir tenu compte, outre les travaux du Synode, de l’avis de différentes personnes, consultées sur le sujet, comme de ses propres «préoccupations (…) en ce moment concret de l’œuvre évangélisatrice de l’Église».

Ne pas tout attendre du magistère

Et, là encore, on croit discerner la «patte» du pape François dans le choix des citations qui illustrent son propos. Les papes s’en tiennent généralement à des textes magistériels. Ici, on voit le pape François citer non seulement des documents conciliaires ; des textes signés de ses prédécesseurs : Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II ou Benoît XVI ou d’auteurs comme Saint Augustin ou Saint Thomas d’Aquin… mais intégrer également la réflexion de tel dicastère romain et de conférences épiscopales réparties sur divers continents, représentant l’Église universelle (5).

Et comme pour bien enfoncer le clou il précise : «Les thèmes liés à l’évangélisation dans le monde actuel qui pourraient être développés ici sont innombrables. Mais j’ai renoncé à traiter de façon détaillée ces multiples questions qui doivent être l’objet d’étude et d’approfondissement attentif. Je ne crois pas non plus qu’on doive attendre du magistère papal une parole définitive ou complète sur toutes les questions qui concernent l’Église et le monde. Il n’est pas opportun que le Pape remplace les Épiscopats locaux dans le discernement de toutes les problématiques qui se présentent sur leurs territoires. En ce sens, je sens la nécessité de progresser dans une «décentralisation» salutaire.» (6)

Le double mandat des cardinaux : évangéliser et réformer

 Dès lors on comprend mieux combien cette «exhortation apostolique» déborde en partie de son objet pour prendre, selon ses propres termes, une «signification programmatique». Si j’écris «en partie», c’est à dessein, pour souligner que si le pape François prend sa liberté par rapport à la «nouvelle évangélisation», thème du Synode, c’est pour mieux se centrer sur l’évangélisation qu’il entend mettre au cœur de son pontificat. C’est en cela que son texte est programmatique.

Il est intéressant de lire, en parallèle, le livre que publie le correspondant de l’AFP à Rome, Jean-Louis de la Vaissière (7). Il y rappelle combien l’intervention du cardinal Bergoglio, lors des congrégations générales qui ont précédé le conclave, avait fait forte impression et sans doute décidé du vote final. Or, de quoi parlait alors le cardinal archevêque de Buenos Aires ? De la nécessité, pour l’Église, de se recentrer sur l’évangélisation, en ayant  «l’audace de sortir d’elle-même». En sorte que l’élection du pape François s’était faite sur un double mandat impératif : porter l’évangélisation et réformer l’institution. (8)

Les mêmes propos que dans son entretien aux revues jésuites… avec l’autorité d’un texte magistériel. 

Car de réforme il est bien aussi question, malgré tous les discours qui voudraient nous laisser entendre que la sainteté suffirait à l’Église. Ou alors admettons que l’appel à la conversion, que suppose la sainteté, contient aussi ses exigences réformatrices. Et de ce point de vue, l’exhortation apostolique confirme et donc officialise, nombre d’intuitions contenues dans l’entretien accordé par le pape François aux revues Jésuites et que certains tenaient à relativiser au motif qu’il ne s’agissait pas là, à proprement parler, d’un texte magistériel dans sa forme.

Or voilà que «dans la forme», et avec l’autorité d’un texte pontifical, le pape François réaffirme l’urgence de lutter contre la centralisation de l’Église en élargissant les attributions des conférences épiscopales jusqu’à leur reconnaître « une certaine autorité doctrinale authentique» (9) Il insiste sur le fait que «l’expression de la vérité peut avoir des formes multiples» et que la fidélité à l’Évangile nécessite aujourd’hui «la rénovation des formes d’expression» (10) Il rappelle que selon Saint Thomas d’Aquin lui-même, les préceptes donnés au peuple chrétien par le Christ et les apôtres«sont très peu nombreux» et qu’il convient donc d’user avec modération des préceptes ajoutés ultérieurement par l’Église. (11) Évoquant le père du fils prodigue, qui laisse ouvertes les portes de la maison, il commente « même les portes des sacrements ne devraient pas se refermer pour n’importe quelle raison». (12) J’en suis là au paragraphe 49 et l’exhortation en compte 288. Est-il bien nécessaire de poursuivre, malgré mon désir de pointer encore nombre de propos ouvertement réformateurs ? A chacun de se saisir du texte… en vérité !

L’engagement est constitutif de la foi

Qu’écrire encore qui ne rallonge pas de manière trop dissuasive mon propre commentaire. Deux choses. Reprenant l’enseignement constant de ses prédécesseurs, le pape Françoise stigmatise «l’idolätrie de l’argent» qui dénature l’économie et asservit l’homme, et rappelle que la pensée sociale de l’Église est partie intégrante de l’évangélisation. Mais surtout, il réaffirme combien l’attention aux plus pauvres est au cœur même de l’Évangile, Jésus ayant choisi d’être pauvre parmi les pauvres et s’étant identifié à eux dans le texte du jugement dernier en Mt.25,40 : «dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.»De ce fait, le service du frère, dans la diversité de ses souffrances et de ses pauvretés, n’est pas une option facultative pour le chrétien, mais un engagement constitutif de sa foi. Elle n’est pas davantage une option facultative pour l’Église elle-même. Écoutons encore le pape François : «Je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. En plus de participer au sensus fidei, par leurs propres souffrances, ils connaissent le Christ souffrant. Il est nécessaire que nous laissions évangéliser par eux.» (13)

J’ignore si c’est là son charisme premier, mais …

Je pourrais terminer là. Mais je ne serais pas honnête. Ce qui m’a peut-être le plus bouleversé dans ce texte long et foisonnant, mais dont la cohérence finit par s’imposer comme une évidence, se situe au paragraphe 32. Le pape François, reprenant un propos de Jean-Paul II, évoque la nécessité de repenser la question de la primauté dont on sait combien elle est un frein à l’œcuménisme. Et depuis le soir de son élection où il s’est présenté à la foule massée sur la place Saint Pierre comme évêque de Rome plutôt que comme souverain pontife, on sent bien qu’il y a là une clé de compréhension de ce qu’il ambitionne pour son pontificat.

En quoi, me direz-vous, cela peut-il bouleverser un modeste catholique ? Poursuivant sa réflexion, le pape François écrit : «La papauté aussi et les structures centrales de l’Église universelle, ont besoin d’écouter l’appel à une conversion pastorale.» A la minute même où j’ai lu cette phrase, une idée s’est imposée à moi : si le pape accepte l’idée d’une conversion pour lui et l’institution qu’il représente… alors, toi-même aie l’humilité de considérer que cet appel à la conversion te concerne aussi.

Dans L’œuvre au noir, Marguerite Yourcenar fait dire à l’un de ses personnages : «Peut-être Dieu n’est-il dans nos mains qu’une petite flamme qu’il dépend de nous de ne pas laisser éteindre. (…) Combien de malheureux qu’indigne la notion de son omnipotence accourraient du fond de leur détresse si on leur demandait de venir en aide à la faiblesse de Dieu ?» (14) J’ignore si c’est là son charisme premier, mais, au risque de me tromper, je crois le pape François aujourd’hui capable de fédérer au sein de l’Eglise, bien des hommes et des femmes que «l’omnipotence» de la fonction pontificale et de l’institution ecclésiastique avaient définitivement découragés.

René Poujol

(Cet article a d’abord été publié sur le blogue de l’auteur)

  1. Il en existe plusieurs éditions dans le commerce.
  2. Mgr Eterovic, Secrétaire général du synode, dans l’avant propos de l’Instrumentum Laboris, qui représente le document de travail des pères synodaux.
  3. La joie de l’Evangile, n° 14.
  4. Ce qui désigne les non-chrétiens, par analogie au terme de «gentils» qui, à la période apostolique, désignait les non juifs.
  5. Outre la Conférence générale épiscopale latino américaine et des caraïbes, il cite les conférences épiscopales des Etats-Unis, de France (deux fois), du Brésil, du Congo, de l’Inde et des Philippines.
  6. ibid. n°16
  7. Jean-Louis de la Vaissière, De Benoît à François, une révolution tranquille, Ed. Le Passeur, 2013, 350 p.
  8. ibid. p.128
  9. La joie de l’Evangile, n° 32
  10. ibid. n°40
  11. ibid. n°43
  12. ibid. n°46
  13. ibid. n°198
  14. Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir, Folio p.277
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