Amour chrétien et dialogue avec l’Islam

Face à la violence islamiste, nos sociétés occidentales semblent retrouver de l’intérêt pour le dialogue interreligieux, même de la part de médias habituellement peu bienveillants envers les religions. Son rôle moteur permet à l’Église catholique de restaurer un peu son image, comme le montre 3 exemples récents autour d’un prêtre, un évêque et un pape.

NDM + mosquée

Illustration : A Nanterre, les pouvoirs publics participent à la reconstruction à la fois d’une chapelle (Notre-Dame de la Miséricorde, à gauche) et d’une mosquée (chantier en cours, à droite), les bâtiments d’origine devant être détruits dans des opérations d’urbanisme.

 

Qu’il est difficile de tisser des liens entre la principale religion « orientale », l’Islam, et notre christianisme, fondement d’une civilisation occidentale à la prétention universelle. J’ai bien conscience d’utiliser dans cette phrase des termes et affirmations polémiques[1]. Pourtant, la question du dialogue entre populations issues de traditions religieuses différentes est bien un pivot de notre « vivre ensemble », de nos banlieues jusqu’à la tribune de l’ONU. C’est ce que proclame avec évidence le nom même de l’association Coexister, bien connue sans doute de nos lecteurs.

De croisade en djihad, l’histoire est pleine de ces guerres menées au nom de Dieu. Rares furent ces « Andalousies »[2] où des religions pouvaient cohabiter sans heurts dans des régimes ignorant la laïcité. On croyait que le triomphe de cette dernière dans nos sociétés modernes garantirait désormais la paix civile, mais nous avons été rattrapés par la mondialisation (avec ses flux migratoires) et la résistance du religieux (on annonçait sa disparition, on constate actuellement sa transformation).

Dans cette situation, il revient aux religions instituées de choisir entre se laisser entrainer sur la pente de l’intolérance ou agir véritablement pour ouvrir un dialogue et en donner l’exemple à leurs fidèles. Le catholicisme, par son poids démographique et sa structure hiérarchisée, occupe une place centrale, bloquant tout dialogue (grosso modo jusqu’à Vatican II) ou en étant l’initiateur (à l’exemple surmédiatisé de la rencontre d’Assises). Malgré les raidissements, c’est toujours ce second choix qui prévaut aujourd’hui, comme le montrent plusieurs exemples récents.

Un prêtre, un évêque, un pape.

Le prêtre, c’est le père Paolo Dall’Oglio, qui avait fait du dialogue avec l’Islam sa mission. Présent depuis 30 ans en Syrie, cet artisan de paix était venu en France au printemps à l’occasion de la parution de son livre La rage et la lumière aux éditions de l’atelier. Il y racontait sa présence de prêtre catholique au cœur de la révolution syrienne. Son histoire s’écrit sans doute au passé puisqu’il a été enlevé fin juillet par des islamistes et on craint désormais qu’il ait été assassiné. Cette annonce avait même été retardée pour ne pas nuire à l’opposition syrienne alors que le monde débattait (en vain) d’une intervention armée.

Le flambeau a malheureusement été repris par le père Georges Vandenbeusch, enlevé mi-novembre au Cameroun, vraisemblablement par un groupe associant banditisme et extrémisme musulman. Ancien curé de Sceaux (donc dans le diocèse de Mgr Daucourt, voir ci-dessous), il était parti vivre au Cameroun, au contact de population chrétienne et musulmane. Le site du diocèse de Nanterre relaie les initiatives de soutien.

L’évêque, c’est Mgr Daucourt[3], dont l’édito de septembre-octobre nous invite à opposer la force de l’amour à la violence des extrémistes et à refuser une haine facile. Son diocèse de Nanterre est bien loin des affrontements du Moyen Orient, mais il voit cohabiter une riche bourgeoisie catholique (Neuilly, St Cloud) et des masses de migrants pauvres et musulmans (comme dans les cités de Colombes qui ont alimenté la chronique faits divers de l’été). Si les évènements du monde résonnent jusque dans nos banlieues, les violences qui existent sur d’autres rives ne sont pas une excuse pour nous détourner de Jésus et de son chemin d’amour. Comment ne pas comprendre à travers les propos épiscopaux la condamnation la plus ferme de l’islamophobie professée par une droite extrême qui tend désormais à inclure une partie de l’UMP. Sur son blog, l’historienne Martine Sevegrand rappelle d’ailleurs que le musulman tient aujourd’hui la place du juif dans les années 30.

Le pape, c’est bien sûr François, qui continue de poser des actes forts. Après avoir adressé un message aux musulmans à la fin du Ramadan, il a accueilli, lors de l’audience générale du mercredi 25 septembre, une délégation de 10 imams français. L’initiative revient à ces personnalités musulmanes engagées dans le dialogue religieux, et leur présence n’est pas une nouveauté ; dans ce domaine comme dans beaucoup, François s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs. Cela n’empêche pas ce geste d’être indispensable, pour manifester aux yeux du monde qu’on trouve des hommes de bonne volonté dans toutes les religions.

Des images pour le monde

La presse ne s’y est pas trompée, en relayant autant la rencontre pontificale que la disparition des pères Dall’Oglio puis Vandenbeusch. France Inter[4] s’en est fait l’écho (reportage très positif dans ses journaux, présence dans ses magazines comme ici) alors que la station est souvent très critique à l’égard des institutions religieuses. Mettre ces évènements en regard manifeste que le dialogue est difficile et parfois risqué. Mais leur publicité montre aussi que beaucoup ont désormais compris que le dialogue entre les grandes traditions est une clé du monde de demain.

Finissons en rappelant que la responsabilité du dialogue n’incombe pas qu’aux hiérarchies mais que nous pouvons, à notre échelle et sur le terrain, poser des actes (pour l’instant surtout symbolique) et montrer que le dialogue est possible.


[1] C’est des Etats-Unis que vient l’idée d’un « choc de civilisations », plus précisément du géopoliticien S Huntington. Il divise le monde en plusieurs « aire de civilisations » dont l’affrontement serait inévitable, et notamment entre les civilisations « occidentale » (catholique et protestante) et « musulmane ». Les critères d’Huntington étaient surtout la langue et la religion, ce qui lui valut de très nombreuses critiques mais aussi d’être populaire dans l’entourage de G W Bush.

[2] L’Andalousie médiévale voyait cohabiter sur son sol Islam, judaïsme et catholicisme, le tout sous l’autorité d’un pouvoir musulman tolérant, au moins à certaines époques. L’expérience, en partie idéalisée, fut érigée en modèle de cohabitation pacifique entre religions monothéistes. La méditerranée médiévale a compté plusieurs de ces territoires de contacts interreligieux qui restaient tout de même ambivalents, et qui ont fait partie du programme d’histoire des classes de Seconde générale de 1999 à 2011, signe que cette question est en lien avec nos problématiques actuelles.

[3] Rappelons-nous que le même Mgr Daucourt avait été l’invité de Pascale Clark sur France Inter il y a un an et avait tenu sur la question des homosexuels des propos beaucoup plus ouverts que ce qui dominait à l’époque. Coïncidence ou pas, il vient de démissionner pour raison de santé. Il n’était sans doute pas toujours facile de faire cohabiter ses prises de position avec un clergé et des fidèles majoritairement conservateurs dans les Hauts-de-Seine.

[4] Je cite beaucoup France Inter, mais c’est la radio que j’écoute et aussi celle dont l’auditoire est le plus à gauche.

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