Peut-on revendiquer une liberté de se prostituer ?

Cessons d’être obnubilés par le sociétal ai-je écrit. Première application avec un sujet qui resurgit, la prostitution. Plutôt que d’en faire un débat sur la liberté sexuelle (des femmes et hommes pratiquant cette activité et de leurs clients), cherchons dans quelles conditions socio-économiques se fait ce « commerce ». Et on comprendra vite pourquoi les chrétiens ne peuvent que soutenir les gouvernements qui décident de lutter vraiment contre cet avatar d’un capitalisme libéral.

Métier du sexe

« Pour votre fille, vous avez pensé aux métiers du sexe ? » (extrait de la vidéo des « jeunes pour l’abolition »)

Les libéraux libertaires ont encore frappés, mais cette fois, ils ont agit contre la majorité de gauche. L’odieux[1] manifeste des 343 « salauds » nous rappelle que le commerce des relations sexuelles, bien qu’il soit depuis l’Antiquité marginalisé, trouve toujours des défenseurs. Bien que les signataires soient presque tous des mâles dominants (et bien peu marqués à gauche), leurs arguments interpellent frontalement le combat féministe. Peut-on vraiment affirmer dans le même temps défendre la cause des femmes ET la prostitution ?

Certaines intellectuelles se sont malheureusement laissé séduire par les revendications d’émancipation sexuelle, à l’exemple d’Élisabeth Badinter (elle-même souvent anti-conformiste) qui refuse qu’on légifère sur l’activité sexuelle des individus. Tous mettent systématiquement en avant la liberté qui régit cette simple transaction, liberté du client (c’est elle qui est aujourd’hui menacée) comme de la personne prostituée (en espérant qu’elle n’ait pas de souteneur).

Une liberté en trompe-l’oeil

La liberté qu’ils défendent est celle du renard libre dans le libre poulailler ; cette liberté qui loin de favoriser l’émancipation des individus, accepte voire renforce les modes de domination (et d’exploitation) économique. Au final, cette défense d’un « commerce du sexe » n’est qu’un avatar du capitalisme ultralibéral qui essaie de s’imposer au monde (malheureusement avec un certain succès) et contre lequel se sont élevés conjointement les forces progressistes du monde entier et la majorité des grandes traditions religieuses.

Même des élus en pointe dans leur libéralisme sociétal comme Esther Benbassa (qui reste favorable à une légalisation de la prostitution) se sont élevés comme cet appel au nom de la logique qui le sous-tend. Si on suivait ses auteurs à la lettre, on aboutirait à une situation bien mis en image par un collectif de mouvement de jeunes (de gauche évidemment). En présentant une conseillère d’orientation qui propose à une jeune fille de travailler dans le secteur du sexe, certains médias leur ont reproché d’aller trop loin ; c’est pourtant la promesse de ceux qui revendiquent la légalisation de l’activité prostitutionnelle.

Camoufler un combat de presse

Le débat rebondit régulièrement dans la presse, exprimant à la fois l’intérêt pour ce sujet de la part de médias en mal de publicité, et les tensions que cela provoque dans les rédactions. Quand le premier Causeur lance son manifeste (avec des signatures parfois usurpées semble-t-il), il s’assure ainsi une large couverture médiatique. Tant pis si les échos sont souvent critiques, il s’agit de séduire un public libéral-libertaire fatigué de la bien-pensance humaniste. La réponse provocante du magasin féminin Causette[2] crée un débat entre ceux qui apprécient son humour au 4ème degré (et j’en fait partie) et les défenseurs du bon goût et d’un féminisme un peu daté.

Dans les deux cas, les responsables ont voulu donner de leur publication une image branchée, en phase avec l’air du temps. En tous cas une image qui devrait faire vendre, quitte à entrer en conflit avec leur propre rédaction (qui a fait grève à Causette). A l’évidence, l’objectif est moins de défendre une cause que de promouvoir une revue (compte-tenu de l’état actuel de la presse). Là encore, l’apparence d’un débat sociétal cache un affrontement économique entre des titres de presse qui sont aussi des entreprises.

Mais ne soyons pas trop négatifs. D’autres titres publient articles de fond, interview ou tribunes libres, permettant intelligemment l’émergence d’un véritable débat dans la société civile, alors que la loi va être examinée au parlement dans les jours à venir. Ceux qui veulent se faire une idée des positionnement actuel peuvent se reporter à cette synthèse utile du Monde (en partie réservée aux abonnés).

Un combat pour la dignité des prolétaires

Le combat des chrétiens sociaux a été de (re)donner aux travailleurs une dignité dans leur travail. Les syndicats qu’ils ont créés (dès le XIXe siècle) comme les groupes patronaux qu’ils animent se rejoignent sur cette idée affirmée très tôt dans la pensée sociale de l’Église. Les Semaines Sociales viennent d’ailleurs de se tenir ce week-end sur « réinventer le travail ». Ils s’accordent aussi avec Marx pour considérer que les prolétaires vendent leur force de travail mais pas leur corps. Posséder le corps d’autrui était une prérogative dévolue aux maîtres du temps de l’esclavage, dont l’abolition fut un combat commun de la gauche et des chrétiens.

Il est facile de dénoncer les anti-prostitution comme les tenants d’un ordre moral qui serait aujourd’hui révolu (pour permettre l’émancipation sexuelle des individus). On trouvera même des prostituées pour défendre cette position, comme on trouve en Bretagne des ouvriers capables de défendre des pratiques patronales pourtant discutables : les difficultés économiques imposent de ne pas mordre la main qui nous nourrit.

Pourtant, lutter contre la prostitution c’est être encore pleinement dans la lutte pour les droits et des femmes et des travailleurs. Les associations féministes comme les syndicats ne s’y sont pas trompés, les chrétiens et leurs Églises non plus.

Vincent Soulage


[1] Odieux par la double référence explicite à des combats d’un autre niveau, tant par les risques encourus que par la cause défendue. Les « salauds » renvoient aux combats féministes pour le droit à l’avortement ; le titre « touches pas à ma pute » reprennent le slogan issu de la lutte antiraciste (et de la marche des beurs dont on fête les 30 ans).

[2] Le magazine publie « 55 raisons de résister à la tentation » de faire appel à une prostituée. Quelques exemples dans la mise au point du Monde.

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5 réflexions au sujet de « Peut-on revendiquer une liberté de se prostituer ? »

  1. Prostitution / Petit Larousse : acte par lequel une personne consent à des rapports sexuels contre de l’argent —- Petit Robert / fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui pour de l’argent.
    Cependant la location sexuelle payée en argent n’est de la prostitution que la réductrice partie visible, celle qui exacerbe les passions, parce que c‘est seulement celle sur laquelle nombreux aimeraient jeter la pierre puisqu’elle les dédouane de toutes les autres formes de prostitution qui les concerne parfois beaucoup plus directement. En fait le plus généralement l’acte de prostitution est la contrepartie d‘avantages( restaurant, loisirs, vêtements, .. Logement..) voire le moyen d’évoluer dans un environnement social ou professionnel, de lutter contre sa paupérisation, le tout dans le cadre d’une négociation non dite mais entendue par les deux parties. Parfois l’accouplement n’est pas même l’aboutissement, une présence physique érotique suffit à satisfaire le -consommateur-.
    Actuellement la prostitution concerne quantitativement autant de femmes que d’hommes. Elle a des noms : prostitution sandwichs, entretien, promotion canapé, violence conjugale… mais elle n’en reste pas moins dans sa substance.. de la prostitution, au vue de tous, la plupart considérant cela comme des usages.
    Ainsi que dire d’une femme concubine ou mariée sans aucun revenu qui vit totalement des ressources de son conjoint, qui finalement… -livre son corps aux plaisirs sexuels d’un autrui pour de l’argent- ; ce qui la distingue de la prostituée est théoriquement l’adjonction d’affectif qui a été contractualisé. Ainsi lorsqu’un incident dans le temps entraine une modification des clauses de l’échange l’union doit être dissoute, ce qui n’est pas le cas dans la prostitution mais est-ce bien le cas finalement dans nombre de couples qui subsiste sous couvert de l’intérêt moral pour des raisons matérielles ?
    Allons plus loin … la paupérisation qui peut contraindre une personne à se prostituer : détresse – urgence alimentaire, fait que non seulement l’acte est prostitutionnel mais vécu sous la pression psychologique, et cette prostitution là ne devient-elle pas du viol.
    Si quelques professionnel-les ou occasionnel-les du sexe y trouve une certaine satisfaction, globalement quelque soit la forme de prostitution son origine est quand même la conséquence de la différence matérielle. Dès lors où chacun aurait une revenu décent et identique la prostitution n’aurait pas à être pénalisée puisque elle n’existerait plus. Ainsi pour contribuer à réduire ce qui à l’air d’agiter ces élus, notamment ceux qui se prétendent de gauche, invitons les à éradiquer les grand malheurs de notre pays, dont : six millions de chômeurs, neuf millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté… avant qu’ils ne jettent la pierre. Et après , seulement après on pourra s’intéressait à savoir qi l’on peut revendiquer une liberté de se prostituer. D’autant que les clients des prostitué-es ne sont pas que l’homme du peuple, si demain la liste des clients de la prostitution de luxe celle des salons de la bourgeoisie parvenue, des grosses entreprises et de tout un environnement à laquelle je suis fier de ne pas appartenir… était placardée ben ça ferait du foin parce que des DSK y en a des milliers, et mon petit doigt me dit que le Gouvernement actuel est plutôt copain avec ces nouveaux riches qu’avec l’ouvrier d’usine.
    Philippe Vinsonneau – Bordeaux

    • Tout le monde s’accorde à dire que de toute façon la loi sera inapplicable car la prostitution de proximité existera toujours : la mère qui a besoin d’arrondir ses fins de moi rendra service au vieillard veuf encore vert qui financera la passe… Il y a ainsi dans la prostitution une solidarité de fait que les intellos bien pensants refusent d’admettre et qui rend l’éradication de la prostitution impossible, c’est d’ailleurs pourquoi le Christ disait des prostituées qu’elles savent aimer… Le chrétien comme vous dites ne peut occulter cet aspect de la prostitution et là on n’est plus dans le commerce, c’est toute la difficulté… Il n’y aura pas de policier dans chaque cage d’escalier de toute façon…

      • Cette prostitution de proximité (si tant est qu’elle existe) est négligeable face au commerce qu’il est indispensable de combattre. Quand il aura disparu, il sera temps de s’interroger sur les autres formes, plus discutable, de prostitution (certains ont été jusqu’à parler de prostitution conjugale).

  2. vous avez bien raison Jobienette – on aurait pu s’attendre à davantage d’intelligence d’analyse et de réflexion de la part de personnages qui se réclament de la gauche, c’est encore s’il en fallait – une preuve que le Parti Socialiste s’est laissé infecté par des individus sans autre objectif que de faire carrière. Des être froids sans aucune conviction humaniste , des choses… c’est pour cela que j’ai quitté le PS il y a déjà de nombreuses années quand j’ai découvert cette contamination.

    • Je m’accorde totalement avec vous lorsque vous avez bien expliqué que le meilleur moyen de lutter contre la prostitution est de lutter contre la pauvreté et les inégalités. Ce n’est cependant pas suffisant car il existe (vous le dites également) une demande, essentiellement masculine.
      La loi votée entend bien agir sur les deux tableaux, même si les moyens consacré à la réinsertion des prostituée sont insuffisants.
      Quand au PS, je suis autant inquiet des carriériste que des libertaires, qui refuse la loi et considère (rarement publiquement) qu’on pourrait tolérer l’activité prostitutionnelle. Mais je sais qu’il reste aussi des gens de conviction au PS.

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