Comme une lettre reçue quarante-cinq après !

Boîte aux lettres à Port-Galland

Billet de René Poujol, publié sur son blog : Le blog d’un journaliste, citoyen et « catho en liberté »

Le long entretien donné par le pape François aux magazines jésuites du monde entier sonne à mes oreilles comme les meilleures pages des textes conciliaires.

J’appartiens à une génération pour qui l’été 1968 a été marqué d’une double  catastrophe : l’intervention militaire soviétique en Tchécoslovaquie et la publication d’Humanae Vitae. (Je supplie celles et ceux qui penseraient arrêter là leur lecture de poursuivre jusqu’au bout.) Non que je conteste l’appel de l’Eglise à la fidélité et à la fécondité du couple, comme moyens d’humaniser la sexualité. Mais prétendre se substituer ainsi à la liberté, à la conscience de chacun – fut-ce au prétexte de l’éclairer – pour déterminer les voies et moyens de cette exigence, voilà qui, pour beaucoup, était irrecevable. Et qui, majoritairement, ne fut pas reçu ! Trois ans seulement après la clôture du Concile Vatican II, se fissurait déjà la formidable espérance qui avait illuminé nos années de jeunesse.

J’ai vu, un à un, la quasi totalité de mes anciens camarades de classes devenus adultes prendre leurs distances avec l’Eglise catholique. Je n’ignore pas que les causes de la sécularisation de nos sociétés occidentales sont bien plus lointaines et diverses. Mais la constance de cette culpabilisation des catholiques sur les questions de morale sexuelle et conjugale sous le pontificat de Jean-Paul II – et à un degré moindre celui de Benoît XVI – jusqu’à l’hystérie française du «non négociable» lors de la dernière élection présidentielle est restée, pour moi, pendant toutes ces décennies, source d’incompréhension et de souffrance.

Je suis resté ! 

Par miracle, j’ai fait partie des survivants. A ceux de mes amis qui me demandaient pourquoi je restais dans l’Eglise, j’ai souvent été tenté de répondre en des termes proches de ceux de Jacques Chaban-Delmas confiant, dans les années 1970, à un journaliste qui lui demandait pourquoi il ne quittait pas l’UDR, pourtant compromise dans un ralliement politicien au giscardisme : «Parce que c’est encore là que je trouve le plus de gaullistes». Et moi c’est dans l’Eglise que je trouvais encore le plus d’hommes et de femmes qui partageaient ma foi en Jésus-Christ.

Je suis resté, assumant tour à tour : une vie paroissiale, des fonctions de catéchiste, des responsabilités locales, départementales puis nationales chez les Scouts de France, une proximité fraternelle avec l’abbaye de Sylvanès où je me ressourçais, et la passion d’une vie professionnelle de journaliste engagé dans la presse catholique.

J’ai vibré, pesté, souffert, dénoncé, partagé… prié !

A ce poste d’observation privilégié, j’ai vu le vieillissement du peuple croyant, malgré les bouffées de jeunesse des JMJ ; j’ai rencontré des prêtres, des religieux, des laïcs, des évêques passionnés et fourbus par la mission ; côtoyé quelques saints ; admiré l’intelligence persévérante d’amis théologiens ; vibré de fierté et de reconnaissance à certaines initiatives pontificales ; pesté de trop de crispations et de fermetures doctrinales ;  bataillé contre de tristes Savonaroles ; refusé d’entrer dans des stratégies d’opposition systématiquement critique ; souffert, avec d’autres, des scandales qui salissaient l’Eglise et plus encore de la tentation de les étouffer ; entendu la confidence douloureuse d’hommes et de femmes qui se sentaient rejetés ; constaté, la mort dans l’âme, l’abandon sans regrets de vieux compagnons de route ; partagé l’enthousiasme et la générosité d’une certaine jeunesse ; dénoncé la montée du mépris anti-religieux dans notre société et tout autant le refus de certains milieux catholiques de dialoguer avec le monde ; assumé, à l’occasion, critiques et remontrances pour prix d’une certaine liberté d’expression ; remercié, tout autant, pour des témoignages de confiance parfois venus «de haut» ; désespéré, souvent, de voir l’institution paralysée par ce qui me semblait être une vision erronée de l’obéissance due au Successeur de Pierre… ; prié pour un réveil de mon Eglise !

C’est assez dire combien, depuis six mois, je retiens mon souffle devant la joyeuse et tranquille assurance de notre pape François. De sa confidence aux journalistes au lendemain de son élection : «Comme je voudrais une Eglise pauvre et pour les pauvres» (1), à l’invitation de son homélie lors de l’inauguration de son pontificat : «Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, ni non plus de la tendresse» (2) en passant par la clarté de ses propos devant les cardinaux lors du pré-conclave : «Il y a deux images de l’Eglise : l’Eglise évangélisatrice qui sort d’elle-même, ou l’Eglise mondaine qui se replie sur elle-même, d’elle-même et pour elle-même» (3) tout, chez cet homme me «parle». Et bien sûr, son choix de rompre avec une certaine étiquette, une certaine réserve  vaticanes.

Peut-être l’Eglise avait-elle des réponses pour l’enfance de l’homme…

Cet été, m’étaient parvenus de Rio, au travers de son discours aux Evêques brésiliens qu’il faut lire et relire (4), des appels à la «créativité de l’amour», à la simplicité, à la miséricorde, à la compréhension et au pardon qui me touchaient au plus profond. Comme cette exhortation : «Il faut une Eglise encore capable de redonner droit de cité à tant de ses fils qui marchent comme s’ils étaient en exode.» Mais pour le croyant que je suis, inséré dans une société européenne sécularisée, marquée de l’empreinte des «maîtres du soupçon» (5) la phrase inespérée fut cet aveu : «Peut-être l’Eglise avait-elle des réponses pour l’enfance de l’homme mais non pour son âge adulte.» Soudain, tout un poids d’infantilisation, m’était levé de sur le cœur. Cet homme nous comprenait, acquiesçait à l’idée que la nouvelle évangélisation se jouait aussi chez nous, ne passait pas par une nouvelle sujétion à un quelconque pouvoir/savoir clérical, mais par une «inculturation de la foi dans une société opulente, hautement technique, scientifique, urbanisée, complexe.» (6) où la parole de chacun devait être entendue et que c’est son déni qui avait, pour une part, éloigné de l’Eglise tant de ses fils.

On pouvait donc être bon catholique et …

Sans doute étais-je mûr pour le «coup de grâce» porté par le long entretien accordé par le pape François au directeur de la très jésuite Civilta Cattolica, publié simultanément dans 17 pays et en France par la revue Etudes. En parvenant au terme de ce long texte d’une trentaine de pages, la gorge serrée, j’ai ressenti comme l’impression de recevoir une lettre que j’attendais… depuis quarante-cinq ans. Elle me disait qu’il restait bon de partager la folle espérance du Concile et que nous n’avions pas vécu ces années en vain !  Il faudrait tout citer :

«Parfois le discernement demande de faire tout de suite ce qu’on pensait faire plus tard.» On pouvait donc être bon catholique et penser urgent que l’Eglise engage un certain nombre de réformes.

«Il ne faut pas penser que la compréhension du «sentir avec l’Eglise» ne soit référée qu’à sa dimension hiérarchique.» On pouvait donc être bon catholique et souhaiter que Rome ne reste pas sourd aux vœux convergents exprimés par les fidèles au travers des synodes diocésains.

«La chose dont a le plus besoin l’Eglise, aujourd’hui, c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur des fidèles.» On pouvait donc être bon catholique et s’élever contre un recours abusif au droit canonique pour régler des questions qui demandent d’abord accueil, écoute et compassion.

«Efforçons nous d’être une Eglise qui trouve de nouvelles routes, qui est capable de sortir d’elle-même et d’aller vers celui qui ne la fréquente pas, qui s’en est allé ou qui est indifférent.» On pouvait donc être bon catholique et ne pas s’exonérer, collectivement, de la prétendue apostasie du monde moderne.

«Nous ne pouvons pas insister seulement sur les questions liées à l’avortement, au mariage homosexuel et à l’utilisation de méthodes contraceptives. Ce n’est pas possible !» On pouvait donc être bon catholique et affirmer que la doctrine sociale de l’Eglise est tout aussi non-négociable que d’autres exigences morales.

«Il est peut-être temps de changer la manière de faire du Synode, car celle qui est pratiquée actuellement me paraît statique.» On pouvait donc être bon catholique et regretter le côté formel de conclusions synodales d’où sont généralement écartées les questions qui fâchent.

«Aujourd’hui le défi est celui-ci : réfléchir sur la place des femmes aussi là où s’exerce l’autorité dans les différents domaines de l’Eglise.» On pouvait donc être bon catholique et ne pas se satisfaire de voir le pouvoir liée aux seuls ministères ordonnés masculins.

«Vatican II a produit un mouvement de rénovation qui vient simplement de l’Evangile lui-même.» On pouvait donc être bon catholique et considérer que la fidélité à l’Evangile n’oblige pas à sacraliser des dispositions magistérielles contingentes.

«Les lamentations qui dénoncent un monde «barbare» finissent par faire naître à l’intérieur de l’Eglise des désirs d’ordre, entendu comme pure conservation ou réaction de défense.» On pouvait donc être bon catholique et aimer et accueillir ce monde à évangéliser plutôt que de le condamner et tenir à l’écart.

«Les exégètes et les théologiens aident l’Eglise à faire mûrir son propre jugement. Les autres sciences et leur évolution aident l’Eglise dans cette croissance en compréhension.» On pouvait donc être bon catholique et considérer que l’Eglise a aussi a recevoir du monde et d’une recherche théologique libre, pour approfondir son intelligence de la foi.

Elu pape par la volonté des cardinaux ! 

Dix autres citations auraient mérité, pareillement, un commentaire. Que dire d’autre ? L’Eglise catholique ayant horreur des ruptures, d’habiles exégètes viendront nous expliquer qu’il faut lire cet entretien selon une herméneutique de continuité par rapport aux pontificats précédents. J’y souscris volontiers !

Une dernière chose m’émeut et me remplit d’admiration et de gratitude : la pensée que si cet homme est là c’est parce qu’un conclave de «vieux cardinaux», moqués par les médias pour leur conservatisme supposé, déjouant tous les pronostics, a pris, sous le regard de Dieu, la liberté de l’élire pape, pour le bien de l’Eglise. Quelle autre institution est-elle capable d’une telle audace ?

Au début des années 1980, l’écrivain Frédéric Dard avait publié dans l’éphémère Matin de Paris (7) une chronique   »à la San Antonio » qui n’était rien d’autre qu’une déclaration d’amour à l’adresse du nouveau pape Jean-Paul II. Le père de l’inspecteur Bérurier avait suivi, à la télévision, l’un de ses premiers voyages pastoraux, alors que lui-même était cloué sur un lit d’hôpital. Revenant sur les circonstances de son élection, il rendait hommage à «Ces vieilles gonzesses du Conclave qui se sont payé un vrai mec à la face du monde.» (je cite de mémoire). Grossièreté n’est pas vulgarité et peut cacher une infinie tendresse. Qu’écrirait-il aujourd’hui ?

_____

La Documentation catholique n°2509-2510, p.351

  1. ibid., p.357
  2. ibid., p.369
  3. Discours prononcé le 27 juillet 2013 devant les évêques brésiliens.
  4. Nom donné par le philosophe Paul Ricœur à : Marx, Freud et Nietzsche.
  5. Hervé Legrand, conférence pour le groupe Confrontations, avril 1985, cité dans Le rêve de compostelle, Bayard 1989, p.362.
  6. Créé par Claude Perdriel, le quotidien est paru de 1977 à 1987.
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2 réflexions au sujet de « Comme une lettre reçue quarante-cinq après ! »

  1. Je partage totalement le « ressenti » de René Poujol face aux attitudes et paroles du Pape François.
    J’ajouterai simplement que cela donne raison à ceux qui comme René, moi et d’autres ont refusé de « s’aligner » sur les évolutions de ces 40 dernières années et ont voulu conserver l’esprit et la ligne de Vatican II que j’ai eu la grande joie de suivre alors que j’avais 20 ans.

  2. Je constate en tout cas plusieurs choses :
    – il y a une espèce d’unanimité dans la réception de cette lettre, Il y a (très) longtemps qu’un document papal n’avait eu ce retentissement.
    – les principaux médias comment à changer de ton quand ils parlent des « choses de l’Église ». Certes ils parlent encore de « dogmes » pour des choses qui n’en ont jamais été, mais on sent comme une regard un peu différent, du genre « Tiens, jusque là, on a pu être légers dans nos assertions ». A suivre naturellement.
    – Outre l’unanimité, on sent un souffle, comme un coup de printemps alors que l’automne démarre. Effet été indien ?
    – Des gens, clercs ou laïcs que je sentais parfois très identitaires et coincés de chez Coincé se découvrent d’un coup dans le même bateau de « François ». Qui l’eut cru ?
    ET tout ça en quelques mois… 🙂

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