Leçons égyptiennes

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Patrick Boulte, membre de Confrontations, association d’intellectuels chrétiens, est le vice-président de crée Solidarités nouvelles face au chômage. Diplômé d’HEC, il est aussi l’auteur d’ouvrages d’économie et de sociologie, comme « Se construire soi-même pour mieux vivre ensemble« , paru chez Desclée de Brouwer en 2011. De retour d’un voyage en Egypte, il revient pour notre site sur les raisons politiques et sociales profondes qui ont poussé la société égyptienne à se soulever.

Le dernier quart du XXème siècle a été marqué par la fin des bureaucraties totalitaires, indûment appelées « démocraties populaires », cela sous l’irrésistible pression de leurs sociétés civiles. Comme ce fut le cas pour la Pologne dans les années quatre-vingt, nous avons été entraînés par les membres de leurs diasporas à leur apporter un soutien très actif, jouant parfois pour elles le rôle d’une sorte de base arrière. Mais il s’agissait de pays européens, proches par la culture, envers lesquels nous nous sentions peut-être redevables après les avoir abandonnés à leur triste sort, en 1939 comme à Yalta. Le courage des dissidents, l’intensité de l’engagement de très larges proportions de leurs populations, les risques pris par beaucoup pour recouvrer tout simplement la possibilité de vivre, ont constitué des exemples enthousiasmants pour nos démocraties somnolentes.

Dans un contexte très différent, on assiste actuellement au surgissement d’une même volonté d’exister chez des sociétés civiles de pays du Proche et du Moyen-Orient, volonté que nous réduisons peut-être trop vite à une revendication de vie démocratique selon nos critères.

Si l’on prend le cas de l’Egypte,  où nous a conduit récemment un voyage d’études organisé par Confrontations AIC, on constate, comme en Pologne, la conjonction de plusieurs phénomènes.

D’abord le sursaut d’un peuple ou, plus exactement, d’une partie d’un peuple, – en Pologne aussi, coexistaient les engagés et ceux qui, accablés par le souci du quotidien, s’accommodaient tant bien que mal du régime – devant une situation qu’il ne ressent pas comme à la hauteur de son histoire et qui met sa fierté nationale à trop rude épreuve. C’est un constat étrange pour nous qui avons tendance à survaloriser le présent, dévaloriser notre passé et à suspecter le sentiment national. Il existe.

Ensuite la revendication d’autonomie ? C’est le corollaire du mouvement d’individualisation que l’on retrouve dans toutes les sociétés contemporaines. Il se traduit par la volonté de se sentir exister aux yeux des autres, de s’exprimer, mais aussi de reconnaître et d’assumer sa part de  responsabilité de la situation collective. Nouvel étonnement. Cet individualisme ne se traduit pas par le repli sur son univers personnel, mais par la volonté de s’engager. De l’identité à la responsabilité. En face, un Etat, fortement marqué d’idéologie et de volonté de contrôle hégémonique de toutes les dimensions de la vie, depuis que les urnes ont porté au pouvoir les Frères musulmans et des salafistes.  Sont là les germes du conflit multiforme et parfois sanglant – 54 cas de torture dans les prisons égyptiennes rien qu’au cours du mois de mai – avec tous ceux qui revendiquent l’exercice libre de leur citoyenneté. Force est de constater que les processus électoraux n’ont pas fait disparaître la contestation.

Une pétition circule actuellement pour faire partir le Président de la République après un an de mandat. Elle a déjà recueilli 11 millions de signatures (le pays compte quatre-vingt-dix millions d’habitants). Il s’agit d’un mouvement de citoyens, sans considération d’appartenance religieuse, en dialogue avec les Eglises et  l’université Al-Azhar.

Nous avons donc, d’un côté, un Etat, dominé par les Frères musulmans, Etat autoritaire avec une propension  à s’immiscer dans toutes les dimensions de la vie et l’intention de subordonner l’exercice de ses fonctions régaliennes à l’objectif du maintien au pouvoir et au primat de la pureté idéologique. Cet Etat est certes soutenu par une partie de la population qui en attend protection et moyens de subsistance. De l’autre, une société civile en prise de conscience d’elle-même, de ses attentes, de son unité et de ses forces, réticente à se voir enrôlée dans des conflits, notamment religieux, qui, étonnamment et contrairement à ce que certains veulent faire accroire, ne sont pas les siens.

Qui va l’emporter ? Beaucoup va dépendre, sans doute,  de l’évolution de la situation économique et sociale dans une période d’incertitude politique qui dure déjà depuis deux ans, situation qui révèle le manque de préparation de dirigeants sélectionnés sur des critères n’ayant rien à voir avec leur capacité à traiter les problèmes. L’investissement stagne, le chiffre d’affaires de l’industrie touristique, qui représentait plus de 10 % du PIB, est en chute libre, des grèves éclatent, qui augmentent la réticence des investisseurs étrangers à revenir. Si l’économie s’effondre, si les soutiens extérieurs manquent, l’impératif de survie physique aura sans doute raison du sursaut d’une société qui cherche à exister en dépit de son Etat.

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2 réflexions au sujet de « Leçons égyptiennes »

  1. L’exemple égyptien nous démontre une chose que la religion ne doit pas être politique, mais servante et pauvre. Face au fanatisme des partis religieux, les Égyptiens ont choisi un régime laïc leur donnant la liberté, force est de voir comment sera la nouvelle constitution et le nouveau gouvernement.

    Espérons que les partis d’oppositions aux frères musulmans puissent s’unir afin de gagner et d’offrir une constitution laïque. au pays.

    Plus prosaïquement, nous avons fait mon frère et moi un manifeste pour les catholiques réformateurs, car beaucoup ont souffert d’être comparés aux catholiques de la manifestation pour tous. Si vous voulez signez cette pétition, je vous donne le lien : http://www.petitionpublique.fr/PeticaoVer.aspx?pi=P2013N42205

    Merci !

  2. Ping : Voyage d’étude au Caire (1-8 juin 2013) - Confrontations

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