François : haters gonna hate

Autant le dire franchement, François n’est pas mon pape idéal. Ça tombe bien, parce que ce n’est pas mon pape mais celui de 1,2 milliards de personnes. François n’est pas un révolutionnaire, il n’est pas progressiste, il ne plaît pas à ceux qui de toute façon haïssent l’idée même de pape. Quelle surprise ! (1)

résurrection

Mon pape idéal souffre de trois terribles handicaps : il ne ressemble pas du tout à l’idée que s’en font les cardinaux, il n’existe probablement pas et surtout, il n’est le pape idéal que d’une personne. Par ailleurs, la fonction du pape n’est de toute façon pas d’être forcément celui qui plaise le plus à un maximum des 1,2 milliards de catholiques de cette planète. L’Esprit Saint a ses raisons que la Raison humaine ignore et Il n’est pas connu pour être pour particulièrement consensuel.

Bref, quelle surprise, le 266ème pape ne semble pas enclin à vouloir entrouvrir un tant soit peu de place aux femmes dans l’Église, il est encore plus conservateur que nos prélats français sur les questions de mœurs et a même tenu, encore récemment, des propos franchement choquants (sur l’homosexualité, œuvre du diable, ou sur l’avortement pour les femmes ayant subi un viol, par exemple). Il était récemment identifié comme le chef de l’opposition à Kirchner. Les cardinaux électeurs ayant tous été créés par Jean-Paul II ou Benoît XVI, on ne pouvait pas s’attendre à ce que ce conclave décide de choisir un partisan de la Théologie de la Libération.
« Voir ces 115 hommes en robe rouge et dentelles entrer en conclave, tous plus vieux que moi (et je ne suis plus une perdrix de l’année), ça fait un choc. […] si, comme moi, on croit que l’Église n’est pas un conservatoire des traditions et arts religieux, mais le porte-voix d’une bonne nouvelle de fraternité et d’espérance pour toute l’humanité, alors, le spectacle de ces hommes en rouge est, quelles que soient leurs qualités personnelles, désolant. » dit Christine Pedotti dans ses chroniques quotidiennes de Témoignage Chrétien.

Je me sentais donc dans la position de cette amie qui me confiait « Je n’en attendais rien [du conclave]: d’une part parce que les papes précédents n’ont pas changé grand chose à ma vie et à la vie de mes concitoyens ; d’autre part parce que j’étais persuadée que l’assemblée des cardinaux ne nous réserverait pas une grande surprise. […] Mais les symboles qu’il représente, ses premiers mots, ses premières postures, ses premières actions, etc… Pour quelqu’un qui n’en attendait rien et bien je suis plutôt contente : l’Église peut encore nous surprendre ! Sur sa personnalité, son parcours, son passé, ses positions… je n’en sais pas grand chose. En tout cas les premiers signes qu’il a envoyés sont positifs. »

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Le pape, c’est un peu celui qu’on adore détester, le croquemitaine absolu, celui sur le dos duquel on peut se réconcilier en le désignant à la vindicte. C’est une cible facile, commune. Il suffit de parler du pape et du préservatif dans un dîner pour s’assurer un succès facile. Placer le curseur du progressisme au seul niveau de la capote, c’est assez désolant. Bref, on pouvait feindre de déplorer que Papouille ne soit pas élue et ressasser les sempiternelles mêmes rengaines rageuses. Elles ne sont pas fausses mais elles servent trop souvent de prétexte pour ne pas réfléchir un peu plus loin que le bout de ses certitudes.

garridoPour autant, nous ne pouvons pas tout balayer d’un revers de la main et la question des rapports entre l’Église argentine et la dictature est évidemment problématique. Mais là encore, les outrances des uns comme des autres disqualifient souvent le propos. La promptitude à colporter de fausses photos de Bergoglio « donnant la bénédiction » à Vidéla témoigne assez bien de l’envie de tordre la réalité pour la faire ressembler à tout prix à ses propres certitudes. Pas besoin pourtant d’exagérer, la réalité est déjà suffisamment triste et infamante pour l’Église catholique dans son ensemble. Bergoglio, s’il avait pris part à la lutte contre le régime dictatorial, ne serait pas devenu cardinal, mais il n’est pas non plus le monstre décrit par certains. Si l’accueil de son élection par les mères de la place de Mai est franchement glacial, Adolfo Pérez Esquivel, prix Nobel de la paix en 1980 pour ses actions de résistance prend lui la défense de celui qui était à l’époque supérieur des jésuites argentins. L’Argentine n’a pas connu l’expérience d’une Commission de la vérité et de la réconciliation. C’est tragique et cela aurait permis également de se rendre compte qu’il n’y a pas, hélas, que l’Église qui ait des choses à se reprocher. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’on doit jeter un voile pudique sur un tel passé, mais en même temps, quand on en est réduit à chercher les compromissions pas totalement avérées et vieilles de 40 ans, on se dit que finalement, les critiques sont rares.

La Jeune fille et la mort de Polanski. « Paulina Escobar, victime il y a quelques années de la dictature militaire de son pays, croit reconnaitre la voix et le rire de son tortionnaire dans l’homme, le docteur Roberto Miranda, venu raccompagner son mari tombé en panne. »

Je reste par contre dubitatif sur l’enthousiasme quant à sa proximité « avec les pauvres ». Certes, enfin, un pape semble sensible à l’humilité, refuse le faste, sans que cela semble un sacrifice, mais le scandale, c’est qu’il soit le premier ! Se réjouir de cette attitude, c’est un peu comme se réjouir qu’un homme ne frappe plus sa compagne. Cela devrait être la norme minimale depuis toujours, pas un privilège. Alors, oui, enfin, saluons ces signes mais n’en faisons pas un acte d’exception. De même, cette simplicité affichée, cette proximité, reste somme toute une position très classique de compassion pour les pauvres. Pour paraphraser Helder Camara, François a montré qu’il voulait nourrir les pauvres, quelles seront les réactions quand, en tant que Pape, il demandera pourquoi ils sont pauvres. D’ailleurs, sur Itélé, Christine Boutin qui soutenait hier le président des riches se réjouissait de « l’élection d’un pape des pauvres ». C’est donc bien que pour le moment, François n’a pas encore beaucoup dérangé.

Verre à moitié plein ou à moitié vide ? De toute façon, il n’y avait pas assez d’eau pour remplir plus de la moitié du verre, mais cette moitié a bel et bien été remplie. Ces heureuses surprises ont été abondamment commentées notamment à notre table des chrétiens de gauche. Je pense qu’on ne pouvait pas espérer plus et donc, dans ces conditions, comment ne pas se réjouir ? Je prie, en confiance, pour que le choix du nom de François ne soit pas qu’un affichage symbolique.

Ne faisons pas de François un saint parce que nous serions soulagés, n’ignorons pas ses limites, nos divergences, mais c’est gonflé d’espérance que je m’associe à la lettre de Jean-Pierre Mignard et  Bernard Stéphan.

Comme le chantait Mercedés Sosa, figure de la lutte contre la dictature argentine.
Tout change dans ce monde, doucement mais sûrement.

Cambia lo superficial
cambia también lo profundo
cambia el modo de pensar
cambia todo en este mundo

—–

Note :
(1) « haters gonna hate : expression signifiant « les rageux vont rager », ou, dit autrement, « les chiens aboient, la caravane passe. Ceux qui tiennent à haïr le pape trouveront toujours à redire. (retour au texte)

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3 réflexions au sujet de « François : haters gonna hate »

  1. Merci, François pour ce texte dans lequel je me retrouve. Durant les années 80 et 90, j’ai correspondu avec des Mères de mai, en tant que membre de l’Acat. Notre groupe parrainait une petite fille enlevée en 1976 par les militaires qui avaient torturé et tué les parents. (Elle a d’ailleurs retrouvé ses grands-mères). Mais si la réaction des Mères de mai retient mon attention, j’accueille le pape François dans l’espérance.

  2. Merci pour ce chouette article et son titre (tant le déferlement anti-pape est parfois usant chez certains laïcards ; à croire qu’ils n’ont pas du tout intérêt à ce qu’une personnalité de quelque institution religieuse qu’elle soit soit sympathique des fois que ça casserait leurs schémas de pensée..).
    Moi, je ne suis pas du tout papolâtre, mais je l’aime bien ce pape (tout en restant vigilante. Au début Jean-Paul II, il avait un côté sympa aussi…). Il n’empêche, même si Bergoglio n’est pas Helder Camara, il a quand même déjà dénoncé en Argentine les excès de l’ultra-libéralisme ; je cite : « la pauvreté extrême et les structures économiques injustes qui causent de grandes inégalités sont des violations des droits de l’homme » (septembre 2009)… Alors, on n’a plus qu’à attendre…

  3. Ping : Alleluia, Caramba ! Viva el Papa | Des torchons et des serviettes

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