Femens : Punk not dead

Puisque tout le monde donne son avis sur le phénomène Femen, il fallait bien que le débat arrive aussi à la table des chrétiens de gauche.

Tout a été dit, ou presque, à propos de l’irruption des Femens dans la cathédrale Notre-Dame. Je fais partie de ceux de cette immense majorité qui trouve que l’action était ridicule. Pour commencer, j’ai du mal à en comprendre le sens : « fêter » la renonciation d’un pape ? Soit dit en passant, je vois mal comment on peut préférer un homme qui s’accroche à sa fonction plutôt qu’un qui considère qu’il n’en a plus les moyens. Sauf qu’il fallait bien profiter de l’aubaine médiatique, même si c’est à contre-sens. L’autre contre-sens, c’est que ce pape sera remplacé par un autre qui ne sera ni une lesbienne noire (dommage), ni même un grand progressiste (faut pas rêver). Bref, les Femens n’avaient donc aucune raison de se réjouir. Sauf qu’il fallait bien profiter de l’aubaine médiatique (je l’ai déjà dit ?).

Le fond idéologique de ce mouvement laisse également franchement à désirer. Je n’irai pas jusqu’à les considérer islamophobes comme le suggère Stéphane Lavignotte bien que je sois en grande partie d’accord avec le reste de ses arguments, mais je reste malgré tout assez dérangé par un certain nombre d’éléments. Il est d’ailleurs amusant de noter que ceux qui ont applaudi à l’action sont les mêmes que ceux qui aurait hurlé à l’islamophobie si elles avaient pénétré dans une mosquée.

Je trouve très surprenant qu’on puisse se déclarer féministe en utilisant comme moyen d’accroche médiatique la mise en avant de corps qui correspondent parfaitement aux canons imposés par les publicitaires. Étrangement, les militantes pourraient toutes faire la couverture de Marie-Claire. Je passe sur leurs slogans, sur leurs positionnements parfois étranges, les TumulTueuses le font bien mieux que moi.

Fondamentalement, je considère que les Femens mènent des actions violentes. En faisant tout pour se faire casser la gueule par des gros balèzes, elles sont dans une provocation qui empêche tout dialogue. Balancer du faux sperme sur des militants d’extrême-droite, je serais curieux de savoir ce que ça a amené au débat sur le mariage pour tous. C’était plutôt se mettre au niveau de bêtise des intégristes, ce qui n’est pas une mince affaire. Leurs slogans, leurs démarches, tout est violence. Elles ne cherchent pas le dialogue, ni même à choquer mais à provoquer la confrontation stérile, le tout en se prétendant du camp des gentils.

Autrement plus subversif en matière de seins nus, les actions des TumulTueuses, lesquelles politisent les piscines municipales, ce que je trouve franchement intéressant, et on ne présente plus les barbues. Plus radical encore, le M.I.E.L. (attention, le site fait très mal aux yeux). Mais bon, des militants qui refusent l’épilation, c’est moins télégénique que des top-modèles.

Ils sont gras, laids, poilus, suants, et leur Carlos Reygadas montre une scène d'amour pleine d'érotisme. L'érotisme pour tous, en quelque sorte.

L’érotisme pour tous de Batalla en el cielo : Ils sont gras, poilus, suants. Pourtant leur amour mis en scène par Carlos Reygadas n’est ni voyeur, ni malsain, ni moqueur.

Quant aux Femens en Ukraine, en dehors du fait qu’il est très difficile de juger avec des yeux de Français qui n’a jamais mis les pieds sur place, je pense pouvoir malgré tout affirmer que la situation et les pratiques sont différentes. Pour ce qui est de la comparaison avec les Pussy Riots, on peut juste remarquer que ces dernières se retrouvent en camp de travail. Soutenir les Pussy Riots, ce n’est pas soutenir leur musique, ni même forcément leur message politique, mais défendre le droit à l’expression politique et soutenir les démocrates de Russie.

Les Femens France, que risquent-t-elles ? Pas grand chose et encore heureux. Bref, le mouvement des Femens en France, c’est un peu désolant, mais après tout, pourquoi y opposer autre chose que de l’indifférence ? C’est nul, fort bien, laissons-les. C’était ce que personnellement, je faisais jusqu’à leur dernière action … ou plutôt jusqu’aux réactions qui ont suivi leurs dernières actions.

Car finalement, pire que les militantes Femens, il y a les militants anti-Femens (pas les anti-Femens, les militants anti-Femens, nuance). Il s’en trouve même qui veulent les « renvoyer en Ukraine », récupérant ainsi mot pour mot l’argumentation de ceux qui voudraient expulser hors des frontières des citoyens français qui n’ont pas l’heur de leur plaire. Il se trouve d’ailleurs que c’est notamment la position de Robert Ménard, ce qui pour le coup, venant de sa part, est cohérent.

Le ministre de l’intérieur avait-il réellement besoin de se fendre d’un communiqué pour exprimer sa « consternation » ? Peut-on réellement être consterné par un acte idiot et sans conséquence ?

Quant à la notion de « blasphème », je reprends ce que j’avais déjà écrit ici : toute société a besoin d’être choquée, d’être bousculée, en matière de croyance religieuse comme dans tout autre domaine. Par contre, j’ai du mal à comprendre comment on peut être blessé par les provocations de personnes qui ne partagent pas vos convictions profondes. Quand les Femens frappent les cloches de Notre-Dame, où est le blasphème ? Qu’adorent les Chrétiens ? Les cloches ou Dieu ? Cracher sur un crucifix, hurler dans un lieu de prière … sont à mes yeux l’expression de personnes démunies face à la notion de divin. Ceux qui voient Dieu comme une divinité humaine, sensible à la colère. Si les croyants se sentent offensés, c’est qu’alors, ils adorent des idoles et non ce divin. Dieu, Lui, ne peut pas être souillé. Bien sûr, nous pouvons être blessés puisque c’est le but de l’opération mais quand réussirons-nous à n’accorder à de vaines agitations que la place qu’elles méritent.

Le blasphème ne peut venir que de personnes qui professent les mêmes croyances. Le blasphème, ce sont ces députés qui, inspirés par leur christianisme, hurlaient contre la marchandisation, l’individualisme, l’égoïsme lors du débat sur le mariage pour tous (à tort ou à raison, c’est un autre débat), mais qui, la semaine suivante, trouvent qu’il est encore trop tôt pour opérer la séparation bancaire et qu’il faudrait arrêter de chercher des poux dans les cheveux des paradis fiscaux. Le voilà, le crachat à la gueule de celui qui rappelait l’interdiction de l’usure.

De Duane Michals : Christ in New York

Duane Michals : Christ in New York

A côté, les Femens sont des enfants de chœurs. Comme le dit Caroline Fourest, « Nous avons plus que jamais besoin de blasphémateurs. Qu’ils se nomment Charlie Hebdo, Taslima Nasreen ou FEMEN. On a le droit de les trouver excessifs et de craindre les foudres qu’ils vont susciter, de ne pas avoir leur courage, mais pas d’aller jusqu’à hurler avec les loups qui ne manqueront pas de se déchainer. » Vous l’avez compris, je n’ai pas la même définition de « blasphémateurs » que Fourest mais je la rejoins quand elle ne juge pas l’action des Femens, mais défend leur droit à exister.

Finalement, les Femens sont au féminisme ce que les punks étaient à l’anarchie. Tout en étant fondamentalement persuadés d’en être les porte-paroles, ils sont les fossoyeurs de leur cause. Les premiers Chrétiens étaient bien plus proches des idéaux de l’anarchie que les punks. Musicalement, artistiquement parlant, le mouvement punk n’aura pas été le plus grand fournisseur des chefs-d’œuvre du XXè siècle. Les punks n’ont pas sauvé la classe ouvrière anglaise. Les punks ont été rattrapés par la société de consommation. Mais heureusement qu’ils étaient là. Une société est toujours responsable des débordements qu’elle provoque. Une société a toujours besoin qu’on vienne titiller sa mauvaise conscience.

Instant confession :  Les Wampas ont beau être punk (et encore, ça se discute), je n’écrirais sans doute pas ces lignes aujourd’hui si ma route n’avait pas croisé la leur )

Les Femens sont là, elles dérangent, elles sont pleines de défauts rédhibitoires, elles tirent contre leur propre camp (encore faudrait-il qu’il soit définissable), mais rien ne justifie l’emportement médiatique. Si nous étions aussi à l’aise que cela avec les questions qu’elles avancent, leurs actions n’auraient sans doute même pas justifié un entrefilet dans les pages d’infos locales. C’est tout ce qu’on peut souhaiter.

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Rapport au sacré, rédemption, blasphème … Comment cela ? Vous n’avez pas toujours vu Batalla en el cielo ce film magnifiquement dérangeant ?

« No mas mujeres, no mas tetas »

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Bonus musical inutile #1
Ces Ukrainiennes sont sur l’autoroute de l’enfer

Bonus musical inutile #2

Et Johnny, est-ce qu’il va aller en enfer ? (« il aime les femmes aux seins nus« )

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4 réflexions au sujet de « Femens : Punk not dead »

  1. Vous ne mentionnez pas le fait qu’au moins une Française des FEMEN a été reconnue comme escort-girl (prostituée) vendant ses services sur Internet. Ni l’enquête que la journaliste de la télévision ukrainienne a fait sur les FEMEN. Vous n’évoquez pas non plus la présence aux côtés des FEMEN du milliardaire allemand Helmut Geier, de la femme d’affaires allemande Beat Schober, et de l’homme d’affaires américain Jed Sunden. Même Wikipedia dit, parait-il, qu’ils sont les financeurs.

    Un lien vers la presse russe qui vous permettra de vous faire un avis sur ces prostituées hystériques: http://french.ruvr.ru/2012_09_22/femen/

    L’étape suivante est de se demander pourquoi ces milieux d’affaire financent des personnes. Quel est le but derriére ?

    • Bonjour,

      Si l’une d’entre elles est prostituée, alors elle me précédera dans le royaume des cieux. Je ne vois pas cela que cela change à leur discours ou à leur crédibilité. En tout cas, en terme de crédibilité, je me méfie aussi de wikipédia, même si c’est un outil tout à fait merveilleux.
      Autre point, la branche ukrainienne des Femens s’est fortement mobilisée contre le tourisme sexuel en marge de l’Euro de foot en Ukraine et en Pologne.
      Je n’évoque pas plus le fonctionnement des Femen parce que je considère qu’elles ne méritent pas cette attention. Mon billet n’avait pas pour objectif premier de montrer à quel point je ne suis pas d’accord avec elles, mais de réfléchir à la notion de blasphème et à l’importance que nous leur accordons.

      Pour ce qui est des financements, ils sont toujours intéressants mais en l’occurence, je ne vois pas ce que cela change. Que des personnes fortunées investissent leur argent dans des causes qu’ils considèrent légitimes, pourquoi pas ? Le procès est différent quand les mécènes sont des entreprises qui orientent ainsi les actions des organisations. De toute façon, le seul discours suffit à discréditer les Femens.

      Enfin, je vous avoue que je n’accorde vraiment pas beaucoup d’importance aux affirmations de « la voix de la Russie ». La Pravda version Poutine, voyez-vous, ça ne m’emballe pas vraiment.

  2. Je rejoind complètement François dans l’analyse des Femens, qui montrent bien comment en voulant contester un système on s’y intègre jusqu’à en devenir complice malgré soi. Si elles les posent mal, leurs questions ne sont cependant pas dénuées de pertinence, et leur interdiction n’aurait pas de sens démocratique.
    La question du blasphème m’interroge plus. Je ne crois pas qu’il ne puisse être que le fait de croyants. Il y a dans le geste des Femens (comme dans beaucoup d’autres) la volonté de choquer (et encore je suis gentil) les croyants en réutilisant et détournant des symboles et objets considérés comme sacrés. D’où la perception (juste) que nous avons de ces actions « violentes » qui visent à agresser les croyants.
    L’acte n’est pas seulement idiot et on peut se dire consterné, un peu comme lorsqu’une bande d’adolescent imbibés et fachos peignent des croix gammé sur des pierres tombales (de préférence musulmanes ou israélites). Je sais que la comparaison est osée, mais est-ce vraiment si différent ?
    Je n’irai pas aussi que C Fourest dans sa fascination pour les contestations de tout poil, mais je ne suis pas en désaccord profond avec elle (ce qui n’est pas si fréquent). Les Femens méritent notre réprobation, mais pas l’interdiction.

    • Effectivement, elles veulent choquer et elles y arrivent. C’est d’ailleurs à se demander si ce n’est pas tout ce qu’elles souhaitent. Finalement, la question du « blasphème » est plus celle du « sacré ». Qu’est-ce qui est « sacré » et pour qui ? Est-ce que les Femens ne confondent pas « sacré » et « adoration ». Les cloches de Notre-Dame ne sont qu’un vecteur, qu’un outil à notre disposition, pour pénétrer dans la sphère du sacré. Les Femens insultent un outil. Cela nous perturbe parce que nous avons besoin de cet outil mais leur acte montre surtout qu’elles n’ont rien compris à notre relation à Dieu. Nous n’adorons pas les cloches, nous adorons Dieu.

      C’est plutôt triste pour elles.

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