Le Bon Larron et le détenu invisible

Ludovic n’a pas eu la vie facile… Il a longtemps été le détenu de la violence de ses propres parents avant d’être détenu de sa propre violence, puis de la prison. Comme pour d’autres l’amour d’une femme ou la passion d’un travail, c’est la religion qui l’a sauvé. Aujourd’hui témoin de la Fraternité Bon Larron, il a depuis quelques années repris le groupe de prière des Prisons de France. Son long témoignage a été réécrit car Ludovic souffre d’une dyslexie que personne n’a pris en compte dans son enfance. Loin du prosélytisme, ce texte témoigne de ses doutes, de ses espoirs, de la confiance trouvée et de la confiance en l’autre.

Chaque fois que nous témoignons c’est une partie de notre vie qui est exposée. En ce qui me concerne, le faire est comme tourner une page d’un livre : celle que j’ai vécue, celle que j’ai voulu vivre, celle que je n’ai pas choisie mais celle pour laquelle je dis merci de l’avoir vécue car ces pages tournent. Sans elle, je ne serais pas l’homme que je suis aujourd’hui devant vous ! Avec l’aide de notre Seigneur et notre maman Marie.

Je suis le cinquième enfant, le dernier qu’on a très vite appelé le « mal aimé », le vilain petit canard. J’ai subi beaucoup de sévices, surtout de la part de ma mère : des coups et autres maltraitances. Je préférais aller à l’école pour m’y réfugier. Les moments les plus dur c’était les vacances, le samedi, le dimanche et le mercredi. Pour échapper à cette violence j’aurais voulu que la pendule se bloque de 11h30 à 16h30 pour ne plus rentrer chez mes parents vivre l’enfer ! Cela a duré jusqu’à l’âge de 15 ans.

Puis, je suis entré au CAF pour passer un CAP d’horticulteur. Mais un jour, au retour, mes parents m’ont dit de monter dans ma chambre : il m’y ont enfermés pendant 6 mois. Ma chambre était devenue une cellule de prison vide, sans jouet, sans livre, juste un lit, un bureau, une lampe allumée de l’extérieur et ma propre mère comme gardienne. J’étais nourri à 11h30 et 17h30, comme les personnes âgées en maison de retraite… Un jour où je prenais une douche (à l’eau froide), j’ai cassé la porte, me sentant comme un loup sorti de sa cage. Je suis allé chez le médecin qui m’a fait entrer direct dans un foyer d’éducation. Je m’y suis senti comme au paradis, me suis libéré et mis au boulot.

Les premiers pas d’un « serviteur »

Je suis arrivé à vivre mon rêve : devenir animateur pour enfants. À travers ce chemin de souffrance, je pense que je les comprenais mieux que ceux qui avaient appris dans les livres. Je profitais aussi des moments où je travaillais dans les centres de loisirs pour y faire des activités ! Les yeux et les sourires de ces jeunes me donnaient parfois plus que ce que je leur donnais dans ces moments.

Tous les dimanches, j’allais à la messe pour écouter et chanter. Cela me faisait du bien et m’aidait à calmer ma violence. C’était le seul médicament qui me soulageait. Dieu était alors pour moi comme un héros de bande dessinée, un magicien. Car dans ma vie, personne ne m’avait parlé de lui. J’ai rapidement souhaité devenir un « serviteur » pour mes frères.

Je suis rentré chez les scouts. La question du baptême s’est alors posée. Je ne savais pas si j’avais été baptisé. La question à ma mère ne m’a valu qu’une claque. Je ne pouvais donc rejoindre ce « Dieu d’amour » ? Mais un jour, à la radio que j’écoutais sous les draps, qui m’aidait à m’endormir, j’ai entendu sur la station Notre-Dame-du-chapelet qu’on pouvait préparer le baptême adulte.

J’ai eu du mal à croire que je pouvais suivre cette préparation puisque j’étais en retard scolaire. Mais un diacre m’a dit qu’il pouvait m’y aider. Il a d’abord fallu que je parvienne à lui faire confiance – il avait la carrure de mon père – et là une relation s’est construite, faite de moments forts avec sa famille et lui. Il est devenu ce père que je n’ai pas eu. Il me prépare aujourd’hui à mon mariage. Chaque fois que j’ai un doute, il m’écoute et je lui dis merci !

Pendant cette préparation, la sœur d’un groupe de prière m’a proposé d’aller à Lourdes. J’y ai rencontré des personnes remplies de souffrance, des personnes qui m’ont donné des leçons de vie et aussi celle qui est devenue, après mon baptême, ma femme. Nos chemins de souffrance se sont croisés à la lumière de la foi et de l’amour du Seigneur.

En rentrant de ce pèlerinage j’étais transformé. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Pâques 1997 a été la nuit de la libération : enfin lavé de tous mes péchés ma vie de chrétien a commencé. J’allais à la messe tous les dimanches sans rien attendre en retour. Le Seigneur m’avait planté dans le cœur une plante qui ne demandait qu’à fleurir, qui pouvait me faire comprendre le mot Amour !

Les chaînes du passé, la prison au présent

Mais le passé court bien souvent plus vite que nous. Dans la nuit du 7 février 2002, deux gendarmes sont venus me chercher pour me conduire en prison, à la maison Sainte-Anne-d’Avignon. L’adaptation fut assez pénible, il m’était difficile de déceler l’amour de Dieu chez certains prévenus.

La vie en prison est comme un pèlerinage dans une terre inconnue. Sur cette « nouvelle » terre, j’ai connu l’esclavage, la souffrance physique et morale, l’isolement, l’oubli de soi, le découragement. La vie y est lancinante, les journées se ressemblent et sont ponctuées par les mêmes cris, les mêmes ordres ou aboiements, les mêmes bruits de clés dans les serrures et des portes qui claquent.

Tout y est rythmé du lever au coucher, notre seule attente devient celle de la gamelle. Parfois un parloir vient redonner un peu de luminosité à ces ténèbres ambiantes, un souffle d’air frais dans cette promiscuité fétide et forcée. Pourtant, c’est dans ce cloaque infâme que j’ai rencontré un être merveilleux, une personne d’exception : l’aumônier protestant.

Lors du premier entretien que nous avons eu, j’étais plutôt méfiant. Dans ce lieu, la peur faisait partie du quotidien, il m’était donc impossible de m’ouvrir et je trouvais même à lui dire qu’elle ne pourrait pas me faire entrer dans son église, que c’était peine perdue et qu’elle perdait son temps avec moi. Cependant, je l’écoutais quand même et, de retour en cellule, je me suis dit qu’elle n’était certainement pas là pour rien et qu’il fallait que je lui fasse confiance.

C’est ce que je fis dès le second entretien. Bien m’en prit, car depuis, je ressens profondément chez mes frères et sœurs protestants cette chaleur indicible, cette douceur et cette sincérité à nulle autre pareille. La parole de Dieu n’avait pas le même sens avec elle qu’elle n’en avait avec mon prêtre. Sans doute est-ce parce qu’il y avait l’amour en plus ?

Une porte au milieu du mur

Au fil du temps, elle devint cette « maman » que je n’ai jamais eue. Les pendules pour moi furent remises à l’heure, et c’est souvent, après ces entretiens, que les larmes coulaient sur mes joues, signe que Dieu œuvrait en moi et était présent en elle. Ma vie s’en trouva transformée, la prison prenait un tout autre visage, il me semblait, qu’à présent un « codétenu invisible » partageait les quelques mètres carrés qui m’étaient alloués.

Mes moments de découragement se transformaient en moments de prière et j’acquis la certitude que Jésus-Christ, invisible dans notre réalité, ne l’était plus dans mes souffrances ni dans mes appels à l’aide que je lui lançais. Il était là pour faire naître en moi cet amour jusqu’alors inconnu. En un mot, il était VIVANT. Le bon Berger avait laissé ses 99 brebis pour venir chercher sa 100e pour la conduire dans ses verts pâturages, près des eaux paisibles où il restaure mon âme.

Il était venu jusque dans la prison, non pas pour me juger, mais pour me sauver, non pour me jeter la pierre, il pouvait le faire, il est sans péché, mais pour me pardonner, pour me montrer une autre voie, pour m’amener à la repentance, pour m’emplir de son amour et m’offrir sa grâce. J’ai aussi en moi cette certitude que ce qu’il a fait pour moi, il peut et veut le faire pour toi, pour tous, car il veut que tous soient sauvés.

J’obtins par la suite un poste d’auxiliaire à la bibliothèque. J’ai pu rencontrer d’autres détenus à qui j’ai pu témoigner de mon expérience avec le Seigneur. Des amitiés se sont construites et il subsiste encore dans mon cœur des moments de partage très forts. Mais, le meilleur moment de la semaine, hormis le parloir avec ma femme, fut la messe ou le culte selon la semaine. Là, nos prières sortaient : si nous avions pu tricher, voler ou tuer dehors autrefois, là nous ne pouvions pas tricher devant Dieu.

Ces moments merveilleux et vrais qui contribuent à l’Église de demain, j’en étais friand, voire même « un profiteur », j’avais tant besoin de ce baume qui fait tant de bien au cœur, qui panse les plaies et qui guérit les blessures de l’âme. Pour rien au monde je ne les aurais ratés ! Ils étaient devenus pour moi source de vie et je m’en gavais pour toute la semaine. Chaque matin, et chaque soir je demandais à Dieu son soutien en le remerciant de ce qu’il avait voulu me donner et pour ce qu’il allait me donner encore.

Chose qu’auparavant il ne me serait jamais venu à l’idée de faire. Le plus dur pour moi fut de demander pardon, à ma femme, mais aussi à tous ceux que j’avais pu faire souffrir. C’est là que je me suis aperçu qu’il était beaucoup plus facile de demander le pardon que de le recevoir.

La sortie approchait à grand pas. La veille, Catherine, l’aumônier protestant, souhaita que nous ayons ensemble un dernier partage. J’avais en moi cette peur de sortir et en même temps, j’étais heureux malgré ma tristesse de laisser à l’intérieur ceux que j’aimais. Nous avons discuté pendant plus d’une heure et, à la fin, nous nous sommes embrassé pour nous dire au revoir, les larmes coulaient de nos yeux. Elle me dit : « C’est dommage que tu partes, car tous ces moments passés ensemble étaient bien riches. » Alors, je lui ai dit que j’aimerai continuer avec elle au dehors cette communion fraternelle.

C’est ce qui se produit encore aujourd’hui. Nous nous rencontrons souvent, nous déjeunons ensemble et partageons notre foi. Dés qu’un peu de découragement m’assaille, je lui téléphone et nous discutons ensemble. Elle est vraiment « ma petite maman ».

Ce que j’en déduis, c’est que la prison n’est pas un lieu où l’on reconstruit l’homme, c’est un endroit où il est détruit en quelques instants. Dans ce lieu de ténèbres, on devient plus facilement un loup qu’un agneau, à moins que nous acceptions dans notre cellule d’abord et dans notre vie ensuite, la présence, les conseils et l’amour de ce détenu invisible mais si présent qu’est Jésus-Christ.

J’aimerai aussi dire la valeur d’une lettre en prison. Si vous m’y aviez proposé de choisir entre une lettre et une tarte aux fraises, j’aurais pris la lettre car on peut la savourer, la relire, la cacher sous l’oreiller, dormir avec… Car derrière cette lettre, il y a une personne qui a mis du temps à l’écrire, qui a pris le temps de nous aimer et de le dire. J’en étais destinataire pour l’homme que j’étais devenu et non pour la faute que j’avais commise. Je les prenais comme un message du Seigneur qui m’aime à travers son auteur !

Aujourd’hui, je suis devenu un témoin de la Fraternité Bon Larron et je viens, avec l’aide de Gérard, du Centre pénitentiaire de Caen, de créer le groupe de prière du Bon Berger pour les détenus du Centre pénitentiaire du Pontet. Depuis juin 2007 j’ai repris le groupe de prière des Prisons de France après le décès de son fondateur.

Tout ce que je suis devenu, tout ce que je possède aujourd’hui, tout cet amour que maintenant je vous donne, c’est à Dieu, par Jésus, que je le dois, qu’il vous bénisse à votre tour.

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6 réflexions au sujet de « Le Bon Larron et le détenu invisible »

  1. Comment lire un tel témoignage sans être submergé d’émotion et de reconnaissance ? De tous nos combats de l’heure, sans doute nécessaires lorsqu’on voit une société à ce point « se tromper de bonheur »… aucun ne vaudra jamais ce service aimant du frère, nourri de notre rencontre avec Jésus. C’est de cela seul que le christianisme survivra.

  2. je ne comprends pas que vous ayez choisi le Bon Larron pour illustrer le soutien apporté aux détenus – cette fraternité par son type de spiritualité et par son côté délibérément attestataire véhicule une idéologie à l’opposé de la gauche – il y a bien d’autres associations confessionnelles ou non dont la démarche est bien plus proche des « chrétiens de gauche ».
    il ne faudrait pas que votre site devienne un fourre-tout qui vide son appellation de sa substance

    • Je viens de lire ce témoignage sans aucun a-priori de connaissance du « Bon Larron » et je ne retiens que la démarche d’amour, de pardon, de confiance, de partage de joies de souffrances et de doutes. Somme toute ce que l’on trouve dans l’Evangile. Je pense donc qu’il a toute sa place dans ce site comme nous avons chacun notre place aux yeux de Dieu. J’apprécie ce site justement parce qu’il est ouvert à « tous vents » et qu’il nourrit ma réflexion et ma foi

      • D’accord, j’accepte parfaitement votre remarque. mais il se trouve que je connais bien le milieu pénitentiaire et ma réserve n’était pas « a priori » mais a posteriori. J’ai visité pendant 10 ans des personnes détenues. L’appellation « chrétien de gauche » – qui me gêne un peu d’ailleurs – renvoie à une analyse et un choix politique. Il est donc légitime qu’au delà des perceptions et de l’émotion suscitées par un témoignage, on s’interroge sur le mode d’intervention de l’organisation et l’idéologie religieuse qui l’anime de façon plus ou moins explicite, Sinon il faut trouver un nom de « baptême » autre que « chrétiens de gauche ».

  3. Il me semble que d’après l’Évangile, on reconnait un arbre à ses fruits… Ce fruit présenté dans cet article est un bien beau fruit. Si on se pose la question, qu’est-ce qu’être chrétien, qu’est-ce que l’Évangile, et bien en lisant cet article on peut répondre justement que l’Évangile, c’est ça ! Merci pour ce témoignage qui a toute sa place sur notre blog.

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