Faire disparaître la prostitution doit rester un objectif

Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, a affirmé le 24 juin, dans le Journal du Dimanche, vouloir abolir la prostitution et la voir disparaître. Si le gouvernement semble tenir cette ligne politique, ce n’est pas toujours le cas dans le reste du milieu politique, y compris dans les rangs de la majorité. Une sénatrice Europe Ecologie-Les Verts vient publiquement de s’offusquer qu’on l’ait contrainte à retirer un texte qui posait implicitement la reconnaissance de la prostitution comme une profession.

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Un sujet pas si consensuel

On pouvait croire le sujet consensuel depuis le vote, en 2011 par l’ensemble des députés, d’une résolution parlementaire réaffirmant la position abolitionniste de la France. A l’instigation du député UMP Guy Geoffroy, elle préconisait de pénaliser les clients, et avait reçu le soutien de Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé, pour qui « il n’existe pas de prostitution libre, choisie ou consentie ». De leur côté, le PS et son candidat ont affirmé clairement, durant la campagne, vouloir lutter contre « cette pratique qui marchandise le corps des femmes ». Ces positions rejoignent celles du courant « abolitionnistes »[1], dans lequel on trouve le mouvement du Nid et la Fondation Scelles. Ces deux mouvements d’inspiration chrétienne ont regroupé 44 associations pour lancer l’appel Abolition 2012 et solliciter le soutien des politiques.

Dans la foulée de la déclaration ministérielle, un appel de soutien a été lancé sur Mediapart (avec Sylviane Agacinsky, Thalia Breton, Laurence Rossignol ou Coline Serreau) pour faire face aux réticences déjà manifestées au sein du PS. On les retrouve dans les déclarations du député Olivier Faure, puis dans une contribution thématique très modérée sur le sujet, déposée dans le cadre du congrès de Toulouse.

Une opposition féministe choquante

Faites au nom du réalisme, ces réactions sont moins tranchées que celles d’un collectif d’intellectuel(le)s féministes qui s’est exprimé le 23 août par une tribune dans le Nouvel Observateur : « L’interdiction de la prostitution est une chimère » y affirment Elisabeth Badinter, Régine Desforges ou Caroline Eliacheff.

En lisant leur défense des « prolétaires du sexe », on peut se demander si ces féministes, qui ont certes eu leur heure de gloire, sont encore en lien avec les combats des générations plus jeunes (comme celui de Ni putes ni soumises). On ne peut pas accepter qu’une femme comme Régine Desforges (sur France Inter le 23 août) traite avec le plus grand mépris les positions abolitionnistes en réaffirmant sérieusement que la prostitution est « le plus vieux métier du monde ».

D’abord, c’est historiquement faux. Les humains furent chasseurs-cueilleurs puis agriculteurs bien avant que certain(e)s ne soient contraint(e)s de monnayer des relations sexuelles (petit rappel sur le site du Nid). Mais surtout, retenir cette expression revient à considérer la prostitution, de fait, comme un « métier »[2]. C’est d’ailleurs ce que fait Esther Benbassa dans un projet de loi qu’elle a déposé puis retiré comme elle l’a raconté récemment sur France Inter.

La prostitution n’est pas un métier

La sénatrice écologiste semble vouloir devenir le héraut de la gauche libertaire, quitte à tirer contre son camp. Nous sommes au contraire convaincus que les humanistes, de tous courants, ne peuvent reconnaître des « travailleuses du sexe » dont l’activité consisterait à faire commerce de son corps. On ne s’interroge guère pour condamner la vente d’organes (même quand elle se donne l’apparence du libre consentement) et les relations sexuelles forcées (encore que certains élus républicains aux États-Unis semblent récemment distinguer vrai et faux viol).

Or la prostitution se rapproche de ces catégories. On ne peut tenir honnêtement la position selon laquelle la vente de relations sexuelles serait une activité librement choisie par des femmes et des hommes. On trouvera toujours des prostituées pour l’affirmer. De nombreux témoignages confirment pourtant que ces allégations de liberté sont souvent faites sous la contrainte d’un souteneur. Et même celles qui exercent de manière indépendante (et il en existe, ne le nions pas), ont-elles fait ce choix par « plaisir » ou parce qu’elles y ont été contraintes par la situation socio-économique et la nécessité de subvenir à leurs besoins ?

Au nom de la liberté, du respect et des droits de l’homme, on ne peut accepter de considérer la prostitution comme une activité normale et acceptable par la société. Une large partie de la gauche (et également de la droite) se reconnait dans cette affirmation. Mais il y a encore périodiquement des voix (à droite comme à gauche) qui réclament la reconnaissance d’une « profession du sexe », et la nécessité de son encadrement, pour des raisons en apparence sanitaires et bienveillantes. Les grandes traditions religieuses sont d’ailleurs unanimes pour condamner le principe de la prostitution, même si elles se sont montrées historiquement plus ou moins tolérantes.

La mansuétude de Jésus, mais pas de Sarkozy

Reste la question de la forme que doit prendre la lutte contre la prostitution, et c’est là qu’on retrouve le clivage droite/gauche. Tous s’accordent bien sûr sur une lutte indispensable contre le proxénétisme, c’est-à-dire contre ceux qui tirent profit de manière organisée de la prostitution d’autrui. Mais elle est difficile, limitée et forcément insuffisante.

On a vu que la politique répressive menée par Nicolas Sarkozy visait d’abord les personnes prostituées. La loi actuelle punie fortement le racolage, même passif, mais ne prévoit rien contre les clients. Elle n’a en rien réduit l’ampleur de la prostitution, l’ayant juste contrainte à se déplacer, le plus souvent aux dépends des conditions d’exercice des personnes prostituées. La gauche, elle, semble se diriger vers la pénalisation du troisième acteur du triangle prostitutionnel, le client.

Qui est coupable, le client ou la prostituée ? Pour Jésus, la réponse ne fait guère de doute. Alors que l’Ancien Testament condamnait sévèrement la prostitution (surtout celle d’une non-juive), il fait preuve à leur égard d’une mansuétude qui étonne ses contemporains. Selon un schéma semblable à celui de la femme adultère, la faute des prostituées peut être rachetée par leur foi, au point que le Christ affirme à un auditoire de pharisiens incrédules : « En vérité je vous le dis, les publicains et les prostituées arriveront avant vous au royaume de Dieu » (Matthieu 21,31). De même, la femme pécheresse que Jésus accueille en Luc 7, 36-50 (et à qui il remet ses péchés) est peut-être une prostituée. La tradition la considère ainsi et l’assimile (pourtant à tort) à Marie de Magdala, qui fut le premier témoin de la résurrection (chez Marc et Matthieu).

On pourra évidemment trouver des théologiens (tous mâles) justifiant la prostitution comme un moindre mal, mais il ne s’agit que d’une concession à l’esprit du temps. Cependant, nulle part dans le comportement de Jésus ou dans la tradition apostolique, on ne trouve de condamnations de la prostituée en tant que personne. C’est en s’appuyant sur cette tradition que les mouvements chrétiens abolitionnistes proposent de faire porter l’action répressive non sur la personne prostituée mais sur son client, désigné comme « prostitueur ». C’est le choix qui a été fait par plusieurs pays d’Europe du Nord dont souhaite s’inspirer le gouvernement.

En arrière-plan, une divergence anthropologique

Ses détracteurs ont beau jeu de dénoncer un retour puritain à l’ordre moral. Les tenants d’un libéralisme de gauche peuvent aller jusqu’à réclamer la reconnaissance de la prostitution comme expression d’une libre sexualité (plusieurs libres expressions sur lemonde.fr, dans le dossier spécial sexe des Inrocks de juillet 2012 ou dans les propos de Mme Benbassa). Le summum est atteint quand la droite renvoie à l’affaire Strauss-Kahn, que les déclarations de Najat Vallaud-Belkacem viseraient à faire oublier, dans une vision bien bassement politicienne.

Derrière le débat sur la politique anti-prostitution, on retrouve bien une querelle anthropologique sur le sens des relations entre hommes et femmes.

On peut débattre des effets négatifs d’une politique de pénalisation des clients, mais l’apparente sollicitude manifestée envers les personnes prostituées n’est bien souvent que le cache-sexe d’un désir de statu quo. C’est pourtant la seule politique possible contre la prostitution, puisque la lutte contre le proxénétisme s’avère malheureusement et notoirement insuffisante. Nous espérons que la nouvelle ministre des Droits des femmes pourra parvenir, comme elle le souhaite, à un consensus dans ce sens et nous sommes convaincus que les chrétiens l’y aideront.

Vincent Soulage

Co-rédacteur d’une étude sur La prostitution en Europe (Fondation Scelles, 1997)


[1] Pour une mise au point sur les différentes positions, on peut lire une brève du Monde et une analyse plus approfondie du Nouvel Observateur.

[2] Définition du métier selon le Robert : activité qui exige un apprentissage et dont on tire des moyens d’existence.

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3 réflexions au sujet de « Faire disparaître la prostitution doit rester un objectif »

  1. Il est certain que l’on ne pourra sortir les femmes de cette galère qu’en installant une suppression de la pénalisation des femmes , et peut être, pour l’instant en posant la pénalisation des clients.
    Cependant,il ne faut pas se voiler les yeux:si cela existe c’est qu’il y a une clientèle qui est loin de se passer de cet état des choses;
    Il y a deux problèmes:
    -les solutions pour que la plupart des femmes s’en sorte nécessite une mise en place sociale de structures type « le nid » beaucoup plus nombreuses.La société de marché est-elle prête à ce que beaucoup, beaucoup plus d’argent, soit mis dans le domaine social?
    Certes il n’est pas pensable que les femmes soient une marchandise.Mais nous nous heurtons à un grave problème qui est loin d’être résolu car chez certains hommes le « besoin » est là, et non le désir, comme équivallent d’une bouteille de champagne ou un cigare;Là nous sommes dans la prostitution utilisée par des riches.
    Il y a aussi certains »misérables » qui auraient besoin de beaucoup plus qu’une femme pour sortir de leurs misères personnelles.
    On « rêve » alors à une société où homme et femme sont respectés, dans une société où la course au « toujours plus »s’arrête, ou du moins soit posée autrement.
    Nous ne la connaitrons pas hélas, même si elle est en route.
    Les interventions auprès des enfants et des jeunes, une façon d’éduquer et d’aimer en sont un chemin qui tendrait à y arriver. Non pas seulement en mettant de la « morale » mais en approfondissant une réflexion sur le désir, le plaisir et la pulsion sexuelle qui est là, incontournable;
    Dans l’actuelle réalité du monde,il serait pour l’instant beaucoup plus « sage » de lever la pénalisation pour les femmes, que soient étudiées les circonstances des actes masculins avant de les pénaliser,car il n’est pas question de laisser la moindre place au fait que les femmes seraient coupables de « tenter » les hommes, mais les hommmes, du moins certains, sont parfois à écouter et soutenir pour les aider à prendre un autre chemin.
    C’est un profonde modification des bases de notre société qui devrait se faire dont la question du mariage pour tous et une réflexion concernant tout le monde,homo et hétero, sur un minimum de base de la reconnaissance d’une union qui se veut durable est un aspect non négligable.Ce qui amène à séparer pour le parler la pulsion sexuelle de la procréation.

  2. « dont l’activité consisterait à faire commerce de son corps. On ne s’interroge guère pour condamner la vente d’organes (même quand elle se donne l’apparence du libre consentement) »

    Je ne suis pas ausi sûr de cette affirmation, il suffit de voir comment le débat autour de la mère porteuse a rejailli dans le débat ces dernières semaines du mariage pour tous…Il faut des lobbies très fermes en France comme la Croix rouge pour rester attaché au don du sang gratuit…

    Il y a une offensive pour promouvoir une vision débridée des relations personnelles, très marquée par l’individualisme libéral contemporain. Tout en tournant le dos à une morale enfermante et conservatrice, il faut travailler un discours ouvert et ferme sur les contre-vérités soi-disant évidentes de cette idéologie.

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