Du blasphème et de son utilité politique

Un nanard de série Z que personne n’a jamais vu a enflammé le monde arabo-musulman, et voilà que ces irresponsables de Charlie Hebdo décident de publier de nouvelles caricatures sur l’Islam. Forcément, en tant que croyant encore blessé par les manifestations de catholiques intégristes lors de pièces de théâtres ou d’expositions, la situation ne pouvait pas laisser indifférent.

Charlie Hebdo caricature les religions à peu près toutes les semaines. Il se trouve que ce journal se revendique comme satirique. Il se trouve que les membres de son comité de rédaction sont athées. Puisque pour eux, Dieu n’existe pas, quand ils s’en moquent, ils ne se moquent … de rien ! En quoi devrais-je me considérer heurté, blessé par le dessin de quelqu’un qui se moque du vide ? Le blasphème se limite en fait au cercle des croyants partageant une même conviction.

Merci mon Dieu, Charlie existe !

J’ai la faiblesse de penser qu’un croyant considère Dieu comme tout puissant. Qu’est-ce que Dieu peut bien avoir à faire des productions de ceux qui le moquent ? Vouloir défendre Dieu à sa place, n’est-ce pas une façon de lui faire offense ? Une façon de montrer que, dans le fond, on ne lui fait pas vraiment confiance ?

Charlie Hebdo de mars 97, après l’évacuation de l’église Saint-Bernard par Charles Pasqua

Sauf que bien souvent, Charlie comme les autres média satiriques, ne se moque pas de Dieu (c’est compliqué) mais de ses adorateurs et de leurs organisations humaines. Et il faut bien le reconnaître, nous leur donnons trop de bonnes occasions de le faire, toutes religions confondues. Accepter la critique, savoir y prendre ce qui est fondé tout en délaissant l’excessif, c’est une preuve de maturité et un exercice, parmi d’autres, de la recherche de Dieu. Finalement, la lecture de Charlie, c’est quasiment une démarche ignatienne.

Au delà de Charlie Hebdo et de façon générale, les pièces de théâtre ou les expositions, les productions intellectuelles, artistiques, sont de vrais outils de questionnement pour le croyant ; comment Piss Christ par exemple nous interpelle sur notre rapport aux idoles, et comment il nous interpelle sur l’aversion que le Christ peut susciter. Si notre foi est grande comme une graine de moutarde, alors ce questionnement n’est, là encore, qu’un outil de progression spirituelle. Mais réfléchir par soi-même, interroger sa foi, c’est peut-être surtout cela qui dérange les quelques abrutis intégristes qui voudraient tout interdire. Et si l’œuvre est nulle, si la caricature est mauvaise, si elle ne provoque rien en nous, alors à quoi bon s’y attarder ?

Faudra-t-il un jour interdire la méchanceté ?

Demander la « modération », la « responsabilité » aux artistes, aux journalistes, en exigeant d’eux qu’ils ne produisent plus rien qui pourrait choquer, c’est vouloir condamner les croyants à rester ignares, à avoir une foi de superstitieux. C’est admettre que les intégristes peuvent avoir gain de cause. C’est supposer, pour le cas précis des caricatures de Charlie et du « film » L’innocence des musulmans, que les musulmans sont trop idiots pour avoir du discernement. Un peu comme si, dans le fond, ils n’étaient pas encore vraiment rentrés dans l’histoire.

Le problème diront certains, c’est que Charlie, comme une grande partie de la société française, verse dans l’islamophobie. Il est déjà amusant de noter qu’un dessin de couverture caricaturant un rabbin et un imam devient automatiquement un dessin « islamophobe ». Il est amusant également de noter que suivant ce qui arrange l’accusateur, Charlie est tour à tour, « islamophobe », « cathophobe », « antisémite » … Il est triste enfin de constater que la confusion entre musulman et arabe est toujours aussi ancrée.

La presse irresponsable contre la presse responsable

Il me semble donc dès lors évident que les défenseurs des caricatures sont des gens bien plus responsables que ceux qui voudraient les interdire. On a plus parlé des caricatures avant même qu’elles ne soient publiées, qu’après. Le battage médiatique a fait une caisse de résonance, avec cet entêtant refrain désagréable : « les musulmans sont tellement arriérés qu’ils vont vouloir tout casser à cause de 4 dessins » comme si les musulmans ne savaient pas faire la différence entre journal satirique et journal d’information. Dommage pour les télé, les manifestations n’ont eu aucun succès.

Au moins, avec le « film », il y a eu de quoi nourrir des JT : le monde musulman s’enflammait, Newsweek s’en donnait à cœur joie. Sauf que là encore, c’était faire la part belle à une minorité d’extrémistes manipulés, une façon comme une autre de caricaturer les musulmans, sauf que c’est fois, c’est en prétendant être un journal sérieux et responsable. Au moins, cela nous aura offert de bons moments sur twitter.

La conséquence, c’est que même ceux qui sont si prompts à accuser les autres d’islamophobie ou de racisme, se retrouvent dans des positions particulièrement instables. C’est l’exemple de ceux qui nous expliquent (soulagés) que la « presse arabe » a répondu avec humour et dédain à Charlie Hebdo. Bien entendu que la presse d’information a répondu avec dédain, tout comme une partie de la presse française et tout comme certains se sont déchaînés. Il faut dire que, vu de France, la « presse arabe » n’est qu’un bloc monolithique, comme si le monde arabe n’avait pas de presse satirique, n’avait pas d’intellectuels…

De l’huile sur le feu, mais quel feu ?

La leçon à retenir de cette triste agitation, c’est que le responsable des tensions religieuses, ethniques, le responsable de la montée des extrémismes, c’est Charlie Hebdo. Ceux qui prétendent que ce serait peut-être un peu aussi les invasions en Irak, en Afghanistan, le soutien occidental à l’occupation de la Palestine par Israël, sont des pacifistes rêveurs et antisémites. Ceux qui parlent des contrôles au faciès, des humiliations, des vexations, sont des gauchistes. Et quand Sarkozy parle des « Français musulman d’apparence », ça ne porte absolument pas à conséquence sur la concorde nationale.

Payez-vous Charlie Hebdo si ça vous amuse, pendant ce temps, les incendiaires courent toujours.

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7 réflexions au sujet de « Du blasphème et de son utilité politique »

  1. Tout à fait d’accord sur le fond de l’article ( la liberté de caricaturer devrait interpeller le croyant -tout au plus – et non pas le blessé ), j’émets cependant des critiques quand à la question de l’opportunité du moment, et de la part de responsabilité que l’on peut avoir en publiant dans un contexte d’agitation ( et donc « à chaud » ) de telles caricatures. Car, même s’il ne s’agit que d’une minorité caricaturale et extrême qui s’agite, il y avait quand même un danger bien réel dans certains pays et dans certains lieux. Et prendre le risque d’exposer des vies humaines ( le cas des expatriés par exemple ) pour faire une bonne satire de l’actualité, il me semble que cela n’est pas légitime. On peut défendre la liberté de s’exprimer, de caricaturer, de railler, de choquer; tout en sachant choisir le bon moment pour le faire.
    Car, si toute cette affaire a eu un tel retentissement, c’est sans doute aussi parce qu’au départ il y a eu un assaut mortel contre l’ambassade américaine, assaut mené sous le prétexte de réagir contre le nanard de série Z. Si on demande la « modération » et la « responsabilité », c’est quand même d’abord pour éviter dans ce contexte précis, que les tensions ne se propagent, et qu’elles ne servent une nouvelle fois de prétexte à d’autres violences et d’autres morts.

  2. Voilà un débat qui n’est pas prêt de s’éteindre. On pourra difficilement accuser le journaliste que j’ai été – et que je reste – de minimiser l’importance du droit à la liberté d’expression. On ne le redira jamais assez, c’est la première à disparaître lorsqu’un pays bascule dans la dictature. Mais s’agissant des religions, on peut être soi-même athée, ne croire légitimement ni à Dieu ni à diable, et «comprendre», simplement comprendre, que pour d’autres, certaines croyances puissent être sacrées. On pourrait même imaginer que ce respect fasse partie des valeurs de la République.

    Certes, la liberté d’expression, en tant que principe, n’a pas être remis en cause. Et je ne le fais pas. Mais il est paradoxal qu’en son nom tous les dogmes puissent être interpellés… sauf celui qui la constitue comme vérité absolue. Lorsque la liberté d’expression devient, à son tour, un dogme, il est légitime de l’interpeller au nom même de la liberté d’expression. Et je ne trouve pas incongru, pour ma part, d’associer liberté et responsabilité. Sauf à considérer que la liberté vaut pour soi, à charge pour la puissance publique d’assumer, elle, la responsabilité de la garantir, par tous moyens.

    Car enfin, lorsque François Mandil écrit : «Bien souvent Charlie ne se moque pas de Dieu mais de ses adorateurs et de leurs organisations humaines», le partage – convaincant en son principe – n’est pas si évident. Prétendre dénoncer l’immiscion des religions dans le champ politique n’est guère plus convaincant. Carricaturer Jésus avec un titre faisant référence à la cène titré «le dîner de cons», c’est, pour un chrétien, toucher à ce qui pour lui est le plus sacré. Carricaturer Mahomet, pour des musulmans, est du même registre. Et peut-on conclure, sans autre considération, de la non réactivité du monde catholique au regard de l’embrasement de certains pays islamistes, que les premiers auraient acquis une maturité qui ferait défaut aux seconds ? Est-ce si simple ?

    Quelle urgence y avait-il donc, pour Charlie Hebdo, à relancer la controverse ? Quelle menace pesait ? Quelle liberté nouvelle était en mesure de triompher dans le monde pour peu que le magazine fasse preuve de courage et de détermination ? Désolé ! Aucune ! Simplement le contexte explosif créé par la sortie du film «L’innoncence des musulmans», représentait une belle opportunité de se faire du fric. Ce qui fut fait ! Merci le Prophète ! Au moins peut-on espérer que Charlie Hebdo sache avoir un geste en faveur de la construction de quelque nouvelle moquée dans l’hexagone. Ou proposer au quai d’Orsay de participer au financement du renforcement de la protection des représentations diplomatiques françaises à l’étranger, rendu nécessaire par ce libre et courageux exercice de liberté d’expression !

    • Effectivement, ce débat est sans doute vieux comme la démocratie. Sur l’opportunité de la publication des caricatures de Charlie, je crois surtout (pour lire régulièrement) que ce numéro ne différait pas des précédents ni des suivants. Charlie n’a pas modifié sa ligne éditoriale pour l’occasion, mais la caisse de résonance médiatique, amorcée par Charlie lui-même bien entendu, a fonctionné à plein. Même s’il y a sans doute un peu d’opportunisme, je ne pense pas qu’on puisse accuser Charlie de vouloir se faire du fric sur cette affaire. Charlie reste un des rares journaux sans pub et si ses auteurs, talentueux, qu’on qu’on en pense, voulaient réellement se faire du fric, ils ne bosseraient pas à Charlie mais dans la presse people.

      Par ailleurs, je comprends tout à fait qu’on puisse être blessé par une caricature. C’est souvent le but. Je n’ai pas parlé d’ailleurs de la qualité, du fond, de l’intelligence. Charlie ne respecte rien ni personne, c’est leur choix mais heureusement qu’il n’y a des soupapes de sécurité, des attitudes non-policées. Comme je le disais, « faudra-t-il un jour interdire la méchanceté ? ». La non-réactivité du monde chrétien est sans doute plus une non-réactivité de pays à plus longue tradition démocratique.

  3. Merci pour cet article très fin. J’ai beaucoup aimé l’illustration avec la couverture de Newsweek : dans le contexte de votre propos la complicité entre le média et ceux qui s’y affichent ici à la limite du grotesque est frappante.

    Après tout, si nous voulons être conséquents en tant que disciples du Christ, nous devons défendre toujours et partout le droit au blasphème, au moins pour nous-mêmes !

    Cela dit, le jeu de Charlie Hebdo, au moins dans ce cas, n’est pas si clair. Voici un autre point de vue, très intéressant (que j’ai relayé sur mon blog) : http://www.archyves.net/html/Blog/?p=3551

  4. Désacraliser les religions me semble une tres bonne chose, bien sur ses caricatures peuvent choquer, comme tant d’autres choses peuvent par ailleurs choquer tel ou tel sensibilité, mais en locurence contribuer à ne plus confondre la religion qui n’est qu’un chemin vers le but qu’est Dieu et n’est donc pas le but lui même, est vital pour mettre à bat tous les fondamentalismes. Moi qui suis chrétien, se moquer de ma religion et même du Christ ne me choque pas parceque je sais qu’en aucun cas il n’est réellement touché dans son être et son message; il est grand temps de faire la part des choses. Si seulement toutes ces indignations étaient utilisées contre ce qui détruit l’être humain réel (en fait le Christ réel aujourd’hui), car l’Homme est en fin de compte ce pour qui le Christ, Dieu lui même, donne sa vie et son Amour. La seule chose qui compte pour Dieu c’est l’Amour qu’il a pour nous et la création, la seule chose qui doit compter pour nous c’est de nous aimer les uns les autres comme il nous aime; le reste n’est pas grand chose.

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