Quand des «chrétiens de gauche» débattent euthanasie et mariage gay

Invitez, sur internet, une trentaine de « chrétiens de gauche » plutôt intellos (soit dit sans ironie aucune), à pétitionner auprès du nouveau gouvernement pour demander un large débat citoyen sur ses projets « sociétaux » et vous obtenez une idée assez précise de la diversité d’opinions de ce microcosme.

Appelons cela un débat inattendu. Le 26 juin dernier, je sélectionnai dans mon carnet  d’adresses personnel, trente-cinq noms d’ami(e)s plus ou moins proches, que j’identifiai de sensibilité politique « de gauche ». Objectif de ma démarche ? Leur soumettre, via internet, un projet de texte (1), rédigé avec quelques amis, à fin de publication dans la presse.

Un texte disant tout à la fois : notre ancrage à gauche, notre confiance à François Hollande et à son gouvernement pour mener une politique de redressement et de justice sociale, mais également nos questionnements face à des réformes sociétales visant la fin de vie, le mariage gay et l’homoparentalité, susceptibles, selon nous, de diviser l’opinion. D’où notre demande au nouveau pouvoir socialiste de prendre le temps d’un large débat citoyen, auquel puissent s’associer l’ensemble des familles religieuses et philosophiques de notre pays, avant le vote final au Parlement.

« Chrétiens de gauche », un concept dépassé ?

Qu’attendais-je au juste en envoyant mon message ? Quelques signatures assurément ! Or, de signatures… point à ce jour, du moins sur cet envoi « en réseau » (2). Mais un débat immédiat, spontané, fraternel et… passionné à souhait. Un débat d’où ressortent, me semble-t-il, trois idées forces. Tout d’abord les chrétiens dits « de gauche » répugnent à se déclarer tels. Ils considèrent – à juste titre – que, sur ces sujets de société, le clivage ne passe pas entre la droite et la gauche. Plus radicalement encore, il leur semble que cette appellation ne correspond plus à aucune réalité. Même si, paradoxalement, l’un d’eux (3) écrit : « Je me sens de plus en plus chrétien de gauche mais je trouve cette expression de moins en moins pertinente. » Seconde idée forte : nombre de commentateurs contestent le rapprochement opéré, dans notre texte (4) entre fin de vie, mariage gay et homoparentalité. Il y a là, selon eux, un amalgame qui leur rappelle fâcheusement l’argument de « non négociable » développé jusqu’à l’hystérie, dans certains milieux catholiques, durant la campagne pour la présidentielle. Pour quelques-uns, ce rapprochement est d’autant plus malheureux qu’ils se sentent et se disent à la fois « interrogatifs » sur la question de l’aide à mourir, mais « ouverts » à l’idée d’un mariage pour tous, voire même à l’adoption par des couples homosexuels.

Des positions divergentes

Une telle « ouverture » ne fait pas pour autant l’unanimité, ce qui illustre mon troisième constat : l’extrême diversité des positions des uns et des autres. La question du mariage gay, par exemple, divise profondément ces « chrétiens de gauche ». L’éventail des opinions va de l’adhésion sans réserve au refus de toute légalisation exprimé sur le site de la Vie par Xavier Lacroix  (5), sur la base d’arguments de type anthropologique, à la mise en cause radicale de son argumentation, soupçonnée de servir d’alibi à un choix purement idéologique. Au théologien moraliste qui pose comme essentielle la distinction entre «accompagner» les situations existantes de parenté homosexuelle et en «instituer» de nouvelles par la loi, tel de nos amis objectent le poids du réel et la non-pertinence de toute référence à une forme de «loi naturelle». Autant d’arguments avancés… autant de réfutations. Un vrai dialogue, mais de sourds.

Sur l’euthanasie, le choc est moins frontal. Beaucoup évoquent pour le moins «un questionnement», expriment la crainte que, «comme pour l’avortement, on en arrive à une banalisation de la provocation de la mort» ; un contributeur souligne ce qu’il perçoit comme une forme d’aveuglement de la part de l’opinion : «A propos de l’euthanasie, les Français ne veulent pas entendre le discours sur les soins palliatifs, ils veulent que l’euthanasie soit possible ; on réfléchira après sur les conséquences et les aménagements. » D’autres, à l’opposé, mettent en avant l’inquiétude compréhensible des Français quant aux conditions «dans lesquelles se joue la mort» dans un système hospitalier en grande difficulté financière et ajoutent que «l’on pourrait aussi s’interroger sur la liberté de ne plus vouloir vivre.» Conscient de ces divergences, chacun se dit ouvert au plus large débat, sans tabou, mais thème par thème. Mes amis me permettront cette observation amicale et volontairement malicieuse : le texte qui leur était soumis et qu’ils ont estimé ne pas pouvoir signer, ne demandait pas autre chose !

Débattre oui, mais pour quoi et avec qui ?

Cette ouverture au débat ne constitue pas une bien grande surprise. La culture de gauche est, par goût, une culture du débat, nourrie parfois jusqu’à l’impuissance. Dans nos échanges, l’un évoque : «Un débat qui est une chance pour la société mais aussi une chance pour des chrétiens de vivre leur identité de «croyants» à travers celle de «citoyens.» Un débat qui, à ses yeux, devrait : «Donner à penser à partir de l’expérience des hommes d’aujourd’hui, interroger les réalités sans que les idéologies les masquent, avant de passer au vote.»

Mais débattre pour quoi et avec qui ? L’un des contributeurs à cet échange analyse qu’en France la question du mariage gay est aujourd’hui «devenue dogmatique, (…) sortie du cadre de la délibération démocratique raisonnable.» Dès lors, suggère-t-il : «L’aborder c’est se piéger. Et, pour les chrétiens, prendre tout simplement le risque d’apparaître comme d’affreux réactionnaires refusant les évolutions inéluctables des sociétés modernes.» Avec cette conclusion : «Je ne suis pas certain que ce soit un front prioritaire à ouvrir pour les chrétiens, ou alors avec un maximum de générosité, de prudence et d’audace.»

Autre difficulté : l’impossibilité pour les croyants de débattre «officiellement» de tout cela au sein de l’Eglise catholique dont le Magistère semble, de manière permanente, avoir réponse à tout. Ce sont les prêtres (6) qui évoquent cet aspect des choses avec le plus de force. «Tu invites à un vrai dialogue, qui doit pouvoir être conduit partout, y compris au sein de notre Eglise. Or tu sais comme moi que cela n’est pas envisagé » écrit l‘un ; tandis qu’un de ses confrères plaide, sans trop d’illusion pour « que la hiérarchie ne vole pas, une fois de plus, la parole du «peuple» de Dieu».

Sur les blogs et sites de «chrétiens de gauche» ou de «chrétiens protestataires», l’échange d’arguments pour ou contre l’euthanasie, le mariage gay et l’homoparentalité a commencé il y a des mois. Nul doute qu’il ira en s’amplifiant au cours des prochains mois, à l’approche des échéances législatives. Par goût du dialogue mais surtout par désir manifeste, sur ces questions sociétales, de ne pas laisser le monopole d’une «parole catholique» aux seuls groupes «tradis», très actifs sur la toile, ou à l’épiscopat.

Priorité à un agir «en chrétiens» ?

Mais est-ce aussi simple ? Les Français s’intéressent-ils vraiment à l’opinion des chrétiens sur des questions pour lesquelles il n’est pas assuré qu’ils souhaitent vraiment un débat, hors du cadre parlementaire ? A leurs yeux, l’Eglise catholique ne s’est-elle pas depuis longtemps déjà mise elle-même «hors du jeu démocratique», en contestant au législateur le droit de mettre en délibéré un «ordre naturel» d’essence divine et immuable ? Quant aux élus socialistes et au gouvernement, qu’ont-ils réellement «à faire», sur ces sujets, de l’opinion des «chrétiens de gauche» ? Le fait même que ces derniers s’avouent «partagés» sert plutôt les projets du pouvoir en place. Si un point de vue est susceptible d’intéresser le gouvernement, en termes de rapports de force, c’est sans doute et uniquement celui de la Conférence des évêques de France dont il est peu probable qu’il dépasse la simple expression d’un désaccord… radical. Et sans effet ?

Alors, mes ami(e)s, à vous lire, la question s’impose à moi : à quoi bon débattre, publiquement, entre nous ? Avec l’espoir d’infléchir la position officielle des évêques ? Illusoire ! Et d’ailleurs, dans quel sens l’infléchir ? Plus profondément et utilement sans doute, pour continuer à affirmer durablement dans le paysage ecclésial, la volonté des baptisés que nous sommes, d’agir individuellement ou à plusieurs «en chrétiens», et non uniquement, communautairement et sous la houlette de nos évêques, «en tant que chrétiens». Conformément à l’enseignement de Gaudium et Spes (7). La première attitude concédant une forme de liberté que n’autorise pas la seconde.

Autant dire, cependant, que cet «agir en chrétien» est un positionnement plus propice à l’accompagnement ultérieur de situations nées des nouvelles lois en préparation, que destiné à contrer vraiment leur adoption.

(1) Un texte pour l’heure non encore public mais qui arrivera bientôt sur ce site.

(2) Si je précise ce point de détail, c’est qu’à mon sens les premiers à réagir, négativement, à notre initiative, ont contribué à nourrir la réserve des autres, ce qui eut un effet désastreux sur la quête de signatures mais extrêmement positif sur la richesse du débat. Les personnes sollicitées par moi ultérieurement, de manière individuelle, ont réagi différemment.

(3) Par courtoisie élémentaire vis-à-vis des participants à ce débat « privé », j‘ai choisi de ne citer aucun nom même si je ne résiste pas à apporter cette précision que la plupart sont des hommes et des femmes « de plume » connus.

(4) Rapprochement opéré, dans notre texte, uniquement pour souligner la nécessité de débats ouverts sur l’ensemble de ces questions.

(5) Xavier Lacroix est également philosophe, membre du Comité national consultatif d’éthique.

(6) Plusieurs prêtres figurent parmi les contributeurs à ce débat.

(7) «Surtout là où existe une société de type pluraliste, il est d’une haute importance que l’on ait une vue juste des rapports entre la communauté politique et l’Église ; et que l’on distingue nettement entre les actions que les fidèles, isolément ou en groupe, posent en leur nom propre comme citoyens, guidés par leur conscience chrétienne, et les actions qu’ils mènent au nom de l’Église, en union avec leurs pasteurs.» G et S. n°76-1.

Article écrit par René Poujol

Publicités

3 réflexions au sujet de « Quand des «chrétiens de gauche» débattent euthanasie et mariage gay »

  1. Chrétiens de gauche ou pas, il y a une morale chrétienne pour laquelle nos ancêtres, les premiers chrétiens sont morts martyrs: Dieu est la source de la vie et de la mort, le mariage entre un homme et une femme est indissoluble: « tu ne sépareras pas ce que Dieu a uni »….
    Bien entendu, en fonction de la « dureté » de coeur de l’homme, l’Eglise peut, par ses lois et ses décrets, unie au Pape, modifier cette morale issue de l’Antiquité, mais, en aucun cas, l’homme ne peut s’y soustraire tout seul, sinon il encourt la condamnation sur terre et au-delà.

  2. Bolufer, les martyrs ne sont peut-être pas morts pour une morale et le Dieu qui condamne n’est peut-être pas celui de Jésus Christ…
    Sinon pour l’article je le trouve intéressant et il me semble utile de débattre pour nous-même si je puis dire. Car contrairement à Bolufer, je pense qu’il n’y a pas de morale chrétienne mais une morale sociale à évangéliser en permanence, toute situation de société est à visiter en Esprit si je puis m’exprimer ainsi. Le politique est au fond difficile pour un chrétien car la vie en Esprit depuis la Pentecôte initiale c’est du cas par cas (Dieu nous parle « dans notre langue maternelle » , à l’intime): le contraire de la politique donc qui doit légiférer en général.
    Paradoxalement quand on est attirée dans le sillage du Christ et radicalement pas de droite, on se retrouve en toute rigueur de terme et chrétien et de gauche. Que ça ne fasse pas pour autant une catégorie uniforme, notamment sur des sujets délicats, est bon à savoir et au fond pas étonnant.

  3. Je me permets une réaction un peu longue 1. De l’opportunité de se dire chrétiens de gauche ; 2. De l’opportunité de traiter ensemble de questions fort différentes posées à la société ; 3. Du rapport entre légal et moral et du statut minoritaire des chrétiens dans les sociétés occidentales ; 4. De l’homosexualité.

    1. Se positionner comme « chrétiens de gauche » me paraît relever davantage de la stratégie pour espérer se faire un peu entendre de la nouvelle majorité. Je ne suis pas à gauche comme de nombreuses autres personnes dont les propos me donneraient plutôt envie de voter à droite. Je ne lis jamais le Figaro, parfois Libé, plus régulièrement Le Monde, toujours La Croix.
    Surtout, je ne suis pas à gauche ou de gauche comme je suis chrétien parce que l’être chrétien n’est pas affaire de positionnement idéologique (adjectif que je veux employer ici dans son sens le plus positif). D’une part, être chrétien relève du chemin, de la marche, de l’aventure, odologie plutôt qu’idéologie ; pas sûr qu’il y ait un corpus idéologique ; pour s’en convaincre, il suffit de regarder les choses à distance. Grégoire XVI et la condamnation de la liberté religieuse, la première édition du catéchisme de l’Eglise catholique et la peine de mort, tout cela a été balayé ! D’autre part, je me dois, comme baptisé, d’être d’Eglise c’est-à-dire en outre d’être en communion fraternelle et véritable avec des gens avec lesquels je ne partage sans doute pas grand-chose culturellement, politiquement, sociologiquement, etc. si ce n’est le fait d’avoir répondu à l’amour que nous avons la grâce de pressentir.
    Il est vrai, j’ai moins de mal à parler de cathos de droite que de chrétiens de gauche, peut-être parce qu’un certain nombre d’entre eux me paraissent justement réduire, dans les faits et dans les discours, leur catholicisme à un marqueur idéologique voire sociologique. Parler de la foi comme d’une aventure ou d’une quête, ce serait déjà d’après eux avoir renoncé à la vérité, d’où la mission dont ils s’estiment chargés de défendre cette vérité dans un monde qui la conteste.
    S’il faut écrire au gouvernement, j’aurais davantage envie de le faire avec des cathos de droite (j’ose donc parler ainsi) pour formuler ce que nous pouvons penser de questions de sociétés. Le comportement de quelques uns d’entre eux, auxquels j’ai pu me frotter sur la toile et qui semblent rendre impossible toute discussion, n’est qu’une tempête dans un verre d’eau, qui peut causer des dégâts, mais demeure au final marginal.

    2. Quel rapport entre homosexualité et euthanasie si ce n’est qu’il s’agit de questions de société, ou plutôt de questions pour la société actuelle ? Pourquoi en parler dans le même texte si ce n’est parce que nous réagirions comme les gens de droite, ou de gauche, à tout mettre dans le même sac, mais justement, il n’y a pas de même sac. La ligne épiscopale française, moins dure que ce que l’on a pu lire sur certain sites des « cathos de droite » qui en appelaient aux points non-négociables, ne peut être que « non » sur toute la ligne tant que l’on mettra toutes ces questions dans le même sac. On ne va pas répéter un discours dont on sait déjà qu’il ne convainc, quelle que soit sa pertinence, que ceux qui sont déjà convaincus !
    Les adeptes des points non-négociables n’ont pas de mal à traiter toutes ces choses de la même manière, à la suite de Jean-Paul II qui est l’introducteur de l’expression si ma mémoire est bonne. Ils recourent à un argument dogmatique, descendant : des principes doivent s’appliquer et plier la réalité à leurs forces principielles.
    On se demande juste comment ces principes sont connus. On les sauve par une mythologie de la révélation ou de l’infaillibilité pontificale. Le Pape a dit. On oublie juste que le Pape a aussi dit que la faim et les inégalités Nord-Sud par exemple étaient tout aussi inacceptables, non négociables, et que leurs responsables portaient un lourd péché. Jean Paul II s’est hasardé à parler de structure de péché, ce que d’aucuns ont guère apprécié. Quant à la révélation, loin de moi l’idée de la contester, mais d’une part ce terme, au sens de contenu de vérités, entre en théologie fort tardivement (dans des contextes polémiques, d’abord entre protestants et catholiques, puis au nom d’une raison qui est de plus en plus autonome) et d’autre part pourrait n’être que peu opportun (voir à ce sujet les discussions autour de la rédaction de la constitution conciliaires Dei Verbum). La grande tradition n’entend pas la révélation comme un contenu de vérités téléphonées du ciel, mais comme l’acte de Dieu qui se fait connaître. La révélation, ce n’est pas des vérités à appliquer, c’est Dieu lui-même en tant qu’il se donne (à connaître).

    3. L’état de minorité du catholicisme et du christianisme dans notre société rend inéluctable que les prétendues valeurs chrétiennes ne soient plus forcément celles de l’ensemble de la société. Encore que sur ce sujet, ceux qui réclament le mariage homo et l’adoption par des couples homos se fassent défenseurs de la famille, cellule stable fondée sur un contrat entre deux adultes comme cadre privilégié pour accueillir et élever des enfants. A l’heure où l’institution matrimoniale ne fait guère recette, il faut sans doute le souligner. La stabilité conjugale apparaît encore comme un projet de vie désirable. Bonne nouvelle !
    De plus en plus, selon toute vraisemblance, et d’abord pour des raisons de confort financier, de liberté individuelle plus que d’idéologie, la morale chrétienne ne pourra que reculer.
    Bon, il faudrait s’entendre sur l’opportunité et la pertinence de la morale chrétienne. Je la conteste fort souvent, philosophiquement et théologiquement. Je me contente d’un argument évangélique : Jésus n’est pas venu pour les bien-pensants, les gens biens. Qu’il mange avec les publicains et les prostituées scandalise.
    Les « très croyants mais pas pratiquants » réduisent de trop à mon goût la foi chrétienne à des valeurs. Mais je reconnais aussi qu’ainsi, ces valeurs sont de fait largement partagées : amour d’autrui et respect, droit à la liberté, sens de la justice et du pardon, respect de la création. N’est-ce pas aussi une bonne nouvelle que tout cela soit reconnu comme vérité, indépendamment même de la foi ? On devrait le souligner. Cette morale n’est ici pas, ou pas d’abord, ou pas seulement chrétienne. Ce qui oriente l’action de la majorité des humains leur est grandement commun. Quant au fondement de la morale, c’est une autre question, certes importante, mais qui pragmatiquement, la plupart du temps, n’interfère pas dans la définition de la visée du bien commun.
    Mais alors que se passe-t-il si la dite morale chrétienne est contestée dans les lois de la République ? D’une part, elle n’est pas contestée dans les lois. En effet, ce que la loi rend possible, légal, elle ne le rend pas moral pour autant. On peut aujourd’hui penser que la loi qui rend légal l’avortement est nécessaire tout en pensant que l’avortement n’est pas moral. On peut même trouver cette loi indispensable. Ce n’est pas d’interdire l’avortement qui fait que l’on n’y recourt pas. Est-ce que cela, au contraire, favorise le recours ? C’est possible. Mais l’on sait qu’aucune loi ne peut se prévaloir d’être la bonne ; qu’en matière de droit, il faut pragmatiquement viser au moindre mal ; que rêver un homme parfait est la source de tous les dangers ; qu’imposer la vertu par la loi est le fait, d’ailleurs vain, des dictatures. Autre exemple, nombre des lois qui régissent la finance sont immorales, mais les intérêts sont tels que l’on fait mine de s’en accommoder ou de ne pas le savoir, ou de prétendre que l’on ne peut pas faire autrement. Et cela ne déclenche guère l’assaut au nom des points non-négociables ou en vue d’actions concertées des chrétiens vis-à-vis du gouvernement.
    La loi ne peut contraindre personne à être bon, à chercher la vie bonne. C’est toute la question du rapport entre morale et philosophie politique. Y aura-t-il forcément conflit (thèse platonisante) ou doit-on voir le politique comme ce qui permet d’éviter le conflit (thèse aristotélicienne) ? Lorsque la politique prétend imposer la vertu elle commet un abus de pouvoir, la loi devient scélérate et cause de révolte. Gare aux Savonarole !
    Certes, on ne saurait accepter que devienne légal tout ce qui existe dans la société. La loi, par les interdits, n’est pas absolument hétérogène au moral. La loi se doit, ou devrait se devoir, d’interdire ce qui attente à l’humanité de l’homme. Attente-t-on à l’humanité de l’homme à autoriser un contrat d’union à deux personnes du même sexe pour traverser la vie ? Cela me semble difficile à soutenir.
    Le recours à la loi naturelle est une fumisterie aux relents d’intégrisme. C’est le discours d’une partie des romains notamment qui voudraient trouver dans la nature une objectivité, et donc un intangible, pour la morale. Il est évident que la nature est source de violences que la culture tente de contenir et qu’elle ne saurait être utilisée comme source de la norme, car c’est encore la morale qui détermine quand la norme est en outre conforme à la nature.
    Les catholiques de plus en plus n’useront pas de possibilités offertes par la loi par fidélité à leur foi. C’est officiellement (!) ce qui se passe pour la possibilité que donne la loi de contracter un nouveau mariage après un divorce, de recourir à l’avortement, mais aussi de faire de la spéculation au mépris du bien commun, etc.
    Les chrétiens devront non pas faire de cette exception la raison d’un repli communautaire (ils auraient des lois différentes), mais, reconnaissant le cas échéant l’opportunité de ces lois tout en considérant comme contraire à la morale ce qu’elles rendent possible, ils devront recevoir à nouveau leur vocation de sel de la terre et lumière des nations pour tenter de faire entendre un évangile de libération. Faire entendre une promesse de libération ne signifie plus du tout instaurer une chrétienté, une société chrétienne.
    Enfin, sur ce point du moins, se démener contre le cours de l’histoire, quoi qu’il en soit de nos convictions, n’est-ce pas refuser le deuil de la chrétienté, que l’on soit de gauche ou de droite ? Cette question, j’en ai conscience est dangereuse car elle pourrait justifier une démission de notre vocation prophétique. Cependant, il me semble qu’il y a tellement plus urgent comme lutte pour la justice et la vie des hommes dans le monde de ce temps, que j’ose maintenir ma question.

    4. Sur l’homosexualité et l’adoption par des couples de même sexe.
    Quel est le problème pour les chrétiens ? Jusqu’à preuve du contraire l’homosexualité n’est pas contagieuse. On ne devient pas homo de père en fils ou par fréquentation de personnes homos. La visibilité des homos pose des problèmes parce qu’il faut avancer un discours à leur sujet, par exemple pour expliquer aux enfants. Il me semble que c’est la carence de nos discours qui fait problème et non l’homosexualité.
    L’homosexualité refoulée de ceux qui se sont mariés par obligation sociale et ou déni personnel cause de graves dommages, non seulement à la personne homo qui vit dans le mensonge (cf. par exemple M. YOURCENAR, Alexis et le traité du vain combat) mais aussi à son conjoint et pire encore aux enfants. Si le sujet demeure tabou, voilà qui ne saurait construire des personnes saines. On sait que le tabou n’est jamais source de croissance humaine. Si la chose est connue, entrainant par exemple le divorce du couple pour que le partenaire homo rejoigne un nouveau conjoint du même sexe, outre le traumatisme du divorce, on brouille les pistes de la sexualité de façon encore plus violente que si dès le début, le couple est constitué de deux personnes du même sexe, bien obligées de trouver des mots pour dire ce qu’elles vivent.
    On s’accordera sans peine à estimer le discours ecclésial romain insensé qui exige la continence des personnes homosexuelles. Qui fait l’ange fait la bête. Quoi que l’on pense de l’homosexualité, la continence sexuelle ne peut être vécue de manière humanisante qu’à être choisie, peut-être sous la contrainte des circonstances, mais choisie tout de même, ou du moins consentie.
    Parler comme certains psy et leurs épigones cathos (trop heureux de trouver dans une discipline que leurs pères avaient tant combattue un des rares alliés fréquentables et de surcroît plus ou moins revêtu de l’autorité de la science) de sexualité non-mature à propos des homosexuels est une des fumisteries les mieux partagées, un sophisme qu’il faut dénoncer. Le bon Lacan était là-dessus sans doute plus bourgeois qu’analyste et il y a de quoi rire à le voir devenir une référence pour la théologie morale ! (Sans mettre tous les psy dans le même sac, ce que mes rencontres avec certains m’interdit de faire, on doit bien reconnaître sociologiquement, que leur appartenance à la société bourgeoise est majoritaire, depuis Freud, et que rien ne nous garantit a priori que cette appartenance ne trouble leur jugement, ce qui est reconnu à propos de Freud lui-même.)
    Pour le dire autrement, formulation moins subtile (mais encore plus répandue dans les milieux anti mariage homo, qui bien sûr ne sont pas homophobes) les homos seraient des handicapés de l’altérité. Il me semble que tant que l’on n’a pas un très proche (enfant, parent, ami intime) homo, on ne sait pas de quoi l’on parle. Il est des homophobes dont on ne peut qu’espérer qu’ils n’auront pas d’enfant homo (l’association « Le refuge », à Montpellier devrait être entendue sur ce sujet). On parle de l’altérité mais on n’a pas pris le temps du détour de la rencontre avec l’altérité de l’homo. Je crois que Paul Ricœur en a été malheureux jusqu’à la fin de ses jours, blessé à jamais par le suicide de son fils Olivier. Il avait parlé de l’altérité ; je crois bien qu’il n’avait pas vu que l’homosexualité est une altérité.
    Sophisme, car qui peut parler de sexualité mature ? Suffirait-il qu’il y ait un homme et une femme pour que la chasteté régisse leurs rapports, le respect de l’autre y compris dans son corps, la quête du bonheur de l’autre ? Combien de relations sexuelles ne sont que des masturbations déguisées (Cf. L. ISRAËL, Boiter n’est pas pécher) ? Et d’après Lacan, il n’y a pas de relations sexuelles ; des coïts, si ! La relation est un horizon. Que le couple soit homo ou non, la relation sexuelle est un équilibre si fragile qu’il faut toute une vie pour apprendre à le tenir.
    Pas sûr que sur ce chemin, les homos soient moins bien placés que les autres. Ils pourraient même, compte-tenu de leur minorité, de l’exigence de réflexion sur la sexualité qui leur échoit, détenir un savoir faire. Je me suis mal exprimé, car il est impossible de mettre tous les homos dans le même sac. Il se pourrait que certains d’entre eux, à l’image de ces couples qui ont traversé ensemble des années de vie commune, détiennent un savoir faire de l’altérité, une manière d’être, qu’on ferait bien d’écouter.

    5. Je rajoute un point après la lecture d’un texte de J. Rigal. (https://chretiensdegauche.com/2012/07/11/mariage-homosexuel-adoption/). La symbolique homme-femme serait-elle contestée par le fait qu’il y ait un couple homo ? Je ne le crois pas. Le mariage homo n’a jamais prétendu vouloir supprimer le mariage entre un homme et une femme. Comment pourrait-on le penser ? Faut-il alors que toute différence soit vécue comme une concurrence ? Si l’on veut bien ne pas oublier que l’on ne choisit pas d’être homo, la symbolique homme-femme n’est pas plus diminuée par le mariage gay qu’elle ne le serait pas la vertu de la continence. La Genèse n’a pas interdit en christianisme le célibat consacré alors qu’il est écrit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul. On arrivera aussi à penser l’altérité même si elle n’est pas vécue entre un homme et une femme tout en continuant à lire la Genèse ! Certes, dans l’histoire idéologique de l’Eglise, on a parfois pensé que le célibat valait mieux que le mariage, qu’une forme de sexualité relativisait l’autre. Mais si on est aujourd’hui convaincu que continence pour le royaume et mariage s’enrichissent et s’éclairent mutuellement plutôt qu’ils ne s’opposent au profit de la prétendue grandeur du célibat consacré, on pourra l’être tout autant d’une nouvelle différence, ou plutôt de la reconnaissance nouvelle de cette différence.
    Car l’homosexualité n’est pas affaire nouvelle, mais seulement la place qu’on lui reconnaît dans la société. Et l’égalité ici est juste le droit à ne pas devoir se taire parce qu’on n’est pas comme la majorité.
    Quant au droit à l’enfant, il est clair pour moi qu’il n’existe pas. L’enfant n’est pas un bien que l’on se procure comme de la pate dentifrice. Mais je distingue ici deux questions. D’une part, celle pour un couple homo, donc biologiquement stérile, de parvenir à concevoir. Ici ma réflexion est la même que pour tous les couples et la procréation médicalement assistée. Pour le dire rapidement, le recours à la fivette homologue ne me paraît pas contraire à la morale, du moins pour autant qu’on ait bien clarifié qu’il n’y a pas de droit à l’enfant. Mais ce recours est impossible pour les couples gays (et pour les lesbiennes, il s’agirait d’une fivette non-homologue qui suppose un don de sperme, guère plus possible selon moi).
    Mais, d’autre part, la possibilité pour des couples homos d’avoir des enfants se pose, pour le moment du moins, d’abord autrement. On parle d’ailleurs d’adoption. La plupart du temps, les enfants des couples homos sont les enfants d’une union précédente de l’un ou des deux conjoints. Il s’agit de donner à l’un des deux parents du couple homo, couple alors recomposé, l’autorité parentale sur les enfants de son conjoint (statut du beau-parent). Pour l’heure, mais il est vrai que le recul que nous avons n’excède guère une génération, il ne semble pas que ces enfants connaissent des difficultés liées à cette situation, et s’ils ont a souffrir du couple de leur parents, c’est de la mésentente des parents, homo ou non, ou du mensonge du parent qui cache qui il est.
    Pourra-t-on permettre qu’un couple homo accueille des enfants comme d’autres couples, recueillant des enfants qui n’ont plus de parents ? Je ne sais pas. Je reconnais être au moins autant réservé quant à la possibilité donnée par la loi à des célibataires d’adopter des enfants. (C’est d’ailleurs par ce biais qu’actuellement des homos peuvent adopter et souhaiteraient ensuite que leur conjoint puisse partager l’autorité parentale.)

    Je m’arrête là parce que j’ai déjà été trop long. Je ne prétends pas avoir rassemblé tous les arguments qui devraient être pris en considération. J’ose apporter quelques éléments au débat que vous avez suscité.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s